Méditations poétiques par Alphonse de Lamartine Neuvième édition — MÉDITATION DIXIÈME. Ode
MÉDITATION DIXIÈME. Ode
Delicta majorum immeritus lues.
HORAT., , od. VI, liv. III.
PEUPLE ! des crimes de tes pères
Le Ciel punissant tes enfants,
De châtiments héréditaires
Accablera leurs descendants !
Jusqu’à ce qu’une main propice
Relève l’auguste édifice
Par qui la terre touche aux cieux,
Et que le zèle et la prière
Dissipent l’indigne poussière
Qui couvre l’image des dieux !
Sortez de vos débris antiques,
Temples que pleuroit Israël ;
Relevez-vous, sacrés portiques ;
Lévites, montez à l’autel !
Aux sons des harpes de Solime,
Que la renaissante victime
S’immole sous vos chastes mains !
Et qu’avec les pleurs de la terre
Son sang éteigne le tonnerre
Qui gronde encor sur les humains !
Plein d’une superbe folie,
Ce peuple au front audacieux
S’est dit un jour : « Dieu m’humilie ;
Soyons à nous-mêmes nos dieux !
Notre intelligence sublime
A sondé le Ciel et l’abyme
Pour y chercher ce grand esprit !
Mais ni dans les flancs de la terre,
Mais ni dans les feux de la sphère,
Son nom pour nous ne fut écrit !
A briser le sceptre des rois ;
Déjà notre audace profonde
Se rit du joug usé des lois.
Secouez, malheureux esclaves,
Secouez d’indignes entraves,
Rentrez dans votre liberté !
Mortel ! du jour où tu respires,
Ta loi, c’est ce que tu désires ;
Ton devoir, c’est la volupté !
Ta pensée a franchi l’espace,
Tes calculs précèdent les temps,
La foudre cède à ton audace,
Les cieux roulent tes chars flottants ;
Comme un feu que tout alimente,
Ta raison, sans cesse croissante,
S’étendra sur l’immensité !
Et ta puissance, qu’elle assure,
N’aura de terme et de mesure
Que l’espace et l’éternité !
Heureux nos fils ! heureux cet âge
Qui, fécondé par nos leçons,
Viendra recueillir l’héritage
Des dogmes que nous lui laissons !
Pourquoi les jalouses années
Bornent-elles nos destinées
A de si rapides instants ?
O loi trop injuste et trop dure !
Pour triompher de la nature
Que nous a-t-il manqué ? le temps. »
Eh bien ! le temps sur vos poussières
A peine encore a fait un pas !
Sortez, ô mânes de nos pères,
Sortez de la nuit du trépas !
Venez contempler votre ouvrage !
Venez partager de cet âge
La gloire et la félicité !
O race en promesses féconde,
Paroissez ! bienfaiteurs du monde,
Voilà votre postérité !
Que vois-je ? ils détournent la vue,
Et se cachant sous leurs lambeaux,
Leur foule, de honte éperdue,
Fuit et rentre dans les tombeaux !
Non, non, restez, ombres coupables ;
Auteurs de nos jours déplorables,
Restez ! ce supplice est trop doux !
Le Ciel, trop lent à vous poursuivre,
Devoit vous condamner à vivre
Dans le siècle enfanté par vous !
Où sont-ils ces jours où la France,
A la tête des nations,
Se levoit comme un astre immense
Inondant tout de ses rayons ?
Parmi nos siècles, siècle unique,
De quel cortége magnifique
La gloire composoit ta cour !
Semblable au dieu qui nous éclaire,
Ta grandeur étonnoit la terre,
Dont tes clartés étoient l’amour !
Sont donc les siècles des vertus !
Toujours les dieux de l’harmonie
Pour les héros sont descendus !
Près du trône qui les inspire,
Voyez-les déposer la lyre
Dans de pures et chastes mains,
Et les Racine et les Turenne
Enchaîner les grâces d’Athène
Au char triomphant des Romains !
Mais, ô déclin ! quel souffle avide
De notre âge a séché les fleurs ?
Eh quoi ! le lourd compas d’Euclide
Étouffe nos arts enchanteurs ?
Élans de l’âme et du génie !
Des calculs la froide manie
Chez nos pères vous remplaça ;
Ils posèrent sur la nature
Le doigt glacé qui la mesure,
Et la nature se glaça !
Et toi, prêtresse de la terre,
Vierge du Pinde ou de Sion !
Tu fuis ce globe de matière,
Privé de ton dernier rayon !
Ton souffle divin se retire
De ces cœurs flétris que la lyre
N’émeut plus de ses sons touchants !
Et pour son dieu qui le contemple
Sans toi, l’univers est un temple
Qui n’a plus ni parfums ni chants !
Pleurons donc, enfants de nos pères !
Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts !
Lavons dans nos larmes amères
Tant d’irréparables affronts !
Comme les fils d’Héliodore,
Rassemblons du soir à l’aurore
Les débris du temple abattu !
Et sous ces cendres criminelles
Cherchons encor les étincelles
Du génie et de la vertu !