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Méditations poétiques par Alphonse de Lamartine Neuvième éditionMÉDITATION DIXIÈME. Ode

Méditations poétiques par Alphonse de Lamartine…
Chapitre 11 / 32

MÉDITATION DIXIÈME.  Ode

Delicta majorum immeritus lues.

HORAT., , od. VI, liv. III.

PEUPLE ! des crimes de tes pères

Le Ciel punissant tes enfants,

De châtiments héréditaires

Accablera leurs descendants !

Jusqu’à ce qu’une main propice

Relève l’auguste édifice

Par qui la terre touche aux cieux,

Et que le zèle et la prière

Dissipent l’indigne poussière

Qui couvre l’image des dieux !

Sortez de vos débris antiques,

Temples que pleuroit Israël ;

Relevez-vous, sacrés portiques ;

Lévites, montez à l’autel !

Aux sons des harpes de Solime,

Que la renaissante victime

S’immole sous vos chastes mains !

Et qu’avec les pleurs de la terre

Son sang éteigne le tonnerre

Qui gronde encor sur les humains !

Plein d’une superbe folie,

Ce peuple au front audacieux

S’est dit un jour : « Dieu m’humilie ;

Soyons à nous-mêmes nos dieux !

Notre intelligence sublime

A sondé le Ciel et l’abyme

Pour y chercher ce grand esprit !

Mais ni dans les flancs de la terre,

Mais ni dans les feux de la sphère,

Son nom pour nous ne fut écrit !

Déjà nous enseignons au monde

A briser le sceptre des rois ;

Déjà notre audace profonde

Se rit du joug usé des lois.

Secouez, malheureux esclaves,

Secouez d’indignes entraves,

Rentrez dans votre liberté !

Mortel ! du jour où tu respires,

Ta loi, c’est ce que tu désires ;

Ton devoir, c’est la volupté !

Ta pensée a franchi l’espace,

Tes calculs précèdent les temps,

La foudre cède à ton audace,

Les cieux roulent tes chars flottants ;

Comme un feu que tout alimente,

Ta raison, sans cesse croissante,

S’étendra sur l’immensité !

Et ta puissance, qu’elle assure,

N’aura de terme et de mesure

Que l’espace et l’éternité !

Heureux nos fils ! heureux cet âge

Qui, fécondé par nos leçons,

Viendra recueillir l’héritage

Des dogmes que nous lui laissons !

Pourquoi les jalouses années

Bornent-elles nos destinées

A de si rapides instants ?

O loi trop injuste et trop dure !

Pour triompher de la nature

Que nous a-t-il manqué ? le temps. »

Eh bien ! le temps sur vos poussières

A peine encore a fait un pas !

Sortez, ô mânes de nos pères,

Sortez de la nuit du trépas !

Venez contempler votre ouvrage !

Venez partager de cet âge

La gloire et la félicité !

O race en promesses féconde,

Paroissez ! bienfaiteurs du monde,

Voilà votre postérité !

Que vois-je ? ils détournent la vue,

Et se cachant sous leurs lambeaux,

Leur foule, de honte éperdue,

Fuit et rentre dans les tombeaux !

Non, non, restez, ombres coupables ;

Auteurs de nos jours déplorables,

Restez ! ce supplice est trop doux !

Le Ciel, trop lent à vous poursuivre,

Devoit vous condamner à vivre

Dans le siècle enfanté par vous !

Où sont-ils ces jours où la France,

A la tête des nations,

Se levoit comme un astre immense

Inondant tout de ses rayons ?

Parmi nos siècles, siècle unique,

De quel cortége magnifique

La gloire composoit ta cour !

Semblable au dieu qui nous éclaire,

Ta grandeur étonnoit la terre,

Dont tes clartés étoient l’amour !

Toujours les siècles du génie

Sont donc les siècles des vertus !

Toujours les dieux de l’harmonie

Pour les héros sont descendus !

Près du trône qui les inspire,

Voyez-les déposer la lyre

Dans de pures et chastes mains,

Et les Racine et les Turenne

Enchaîner les grâces d’Athène

Au char triomphant des Romains !

Mais, ô déclin ! quel souffle avide

De notre âge a séché les fleurs ?

Eh quoi ! le lourd compas d’Euclide

Étouffe nos arts enchanteurs ?

Élans de l’âme et du génie !

Des calculs la froide manie

Chez nos pères vous remplaça ;

Ils posèrent sur la nature

Le doigt glacé qui la mesure,

Et la nature se glaça !

Et toi, prêtresse de la terre,

Vierge du Pinde ou de Sion !

Tu fuis ce globe de matière,

Privé de ton dernier rayon !

Ton souffle divin se retire

De ces cœurs flétris que la lyre

N’émeut plus de ses sons touchants !

Et pour son dieu qui le contemple

Sans toi, l’univers est un temple

Qui n’a plus ni parfums ni chants !

Pleurons donc, enfants de nos pères !

Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts !

Lavons dans nos larmes amères

Tant d’irréparables affronts !

Comme les fils d’Héliodore,

Rassemblons du soir à l’aurore

Les débris du temple abattu !

Et sous ces cendres criminelles

Cherchons encor les étincelles

Du génie et de la vertu !