Méditations poétiques par Alphonse de Lamartine Neuvième édition — MÉDITATION VINGT-UNIÈME. Le Golfe de Baya, près de Naples.
MÉDITATION VINGT-UNIÈME. Le Golfe de Baya, près de Naples.
VOIS-TU comme le flot paisible
Sur le rivage vient mourir !
Vois-tu le volage zéphyr
Rider, d’une haleine insensible,
L’onde qu’il aime à parcourir !
Montons sur la barque légère
Que ma main guide sans efforts,
Et de ce golfe solitaire
Rasons timidement les bords.
Dieu ! quelle fraîcheur on respire !
Plongé dans le sein de Thétis,
Le soleil a cédé l’empire
A la pâle reine des nuits ;
Le sein des fleurs demi-fermées
S’ouvre, et de vapeurs embaumées
En ce moment remplit les airs ;
Et du soir la brise légère
Des plus doux parfums de la terre
A son tour embaume les mers.
Quels chants sur ces flots retentissent ?
Quels chants éclatent sur ces bords ?
De ces deux concerts qui s’unissent
L’écho prolonge les accords.
N’osant se fier aux étoiles,
Le pêcheur, repliant ses voiles,
Salue en chantant son séjour.
Tandis qu’une folle jeunesse
Pousse au ciel des cris d’allégresse,
Et fête son heureux retour.
Mais déjà l’ombre plus épaisse
Tombe et brunit les vastes mers ;
Le bord s’efface, le bruit cesse,
Le silence occupe les airs.
C’est l’heure où la mélancolie
S’asseoit pensive et recueillie
Aux bords silencieux des mers,
Et, méditant sur les ruines,
Contemple au penchant des collines
Ce palais, ces temples déserts.
O de la liberté vieille et sainte patrie !
Terre autrefois féconde en sublimes vertus !
Sous d’indignes Césars2 maintenant asservie
Ton empire est tombé ! tes héros ne sont plus !
Mais dans ton sein l’âme agrandie
Croit sur leurs monuments respirer leur génie,
Horace, dans ce frais séjour,
Dans une retraite embellie
Par les plaisirs et le génie,
Fuyoit les pompes de la cour ;
Properce y visitoit Cinthie,
Et sous les regards de Délie
Tibulle y moduloit les soupirs de l’amour.
Plus loin, voici l’asile ou vint chanter le Tasse,
Quand, victime à la fois du génie et du sort,
Errant dans l’univers, sans refuge et sans port,
La pitié recueillit son illustre disgrâce.
Non loin des mêmes bords, plus tard il vint mourir ;
La gloire l’appeloit, il arrive, il succombe :
La palme qui l’attend devant lui semble fuir,
Et son laurier tardif n’ombrage que sa tombe.
Ainsi tout change, ainsi tout passe ;
Ainsi nous-mêmes nous passons,
Hélas ! sans laisser plus de trace
Que cette barque où nous glissons
Sur cette mer où tout s’efface.
