Méditations poétiques par Alphonse de Lamartine Neuvième édition — MÉDITATION ONZIÈME. L’Enthousiasme.
MÉDITATION ONZIÈME. L’Enthousiasme.
AINSI, quand l’aigle du tonnerre
Enlevoit Ganymède aux cieux,
L’enfant, s’attachant à la terre,
Luttoit contre l’oiseau des dieux ;
Mais entre ses serres rapides
L’aigle pressant ses flancs timides,
L’arrachoit aux champs paternels ;
Et, sourd à la voix qui l’implore,
Il le jetoit, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi, quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Mais à l’essor de la pensée
L’instinct des sens s’oppose en vain :
Sous le dieu, mon âme oppressée
Bondit, s’élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Étonné du feu qui me brûle,
Je l’irrite en le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents d’harmonie,
Et me consume en s’échappant.
Muse, contemple ta victime !
Ce n’est plus ce front inspiré,
Heureux le poëte insensible !
Son luth n’est point baigné de pleurs,
Son enthousiasme paisible
N’a point ces tragiques fureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et ce pusillanime Icare,
Trahi par l’aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
Mais nous, pour embraser les âmes,
Il faut brûler, il faut ravir
Non, jamais un sein pacifique
N’enfanta ces divins élans,
Ni ce désordre sympathique
Qui soumet le monde à nos chants.
Non, non, quand l’Apollon d’Homère,
Pour lancer ses traits sur la terre,
Descendoit des sommets d’Éryx,
Volant aux rives infernales
Il trempoit ses armes fatales
Dans les eaux bouillantes du Styx.
Descendez de l’auguste cime
Qu’indignent de lâches transports !
Et tu veux qu’éveillant encore
Des feux sous la cendre couverts,
Mon reste d’âme s’évapore
En accents perdus dans les airs !
La gloire est le rêve d’une ombre ;
Elle a trop retranché le nombre
Des jours qu’elle de voit charmer.
Tu veux que je lui sacrifie
Ce dernier souffle de ma vie !
Je veux le garder pour aimer.
