Méditations poétiques par Alphonse de Lamartine Neuvième édition — MÉDITATION DIX-HUITIÈME. La Foi.
MÉDITATION DIX-HUITIÈME. La Foi.
O NÉANT ! ô seul Dieu que je puisse comprendre !
Silencieux abyme où je vais redescendre,
Pourquoi laissas-tu l’homme échapper de ta main ?
De quel sommeil profond je dormois dans ton sein !
Dans l’éternel oubli j’y dormirois encore ;
Mes yeux n’auroient pas vu ce faux jour que j’abhorre,
Et, dans ta longue nuit, mon paisible sommeil
N’auroit jamais connu ni songes, ni réveil.
– Cependant, il est vrai, cette première aurore,
Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,
Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,
Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,
Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,
Éblouissent les yeux au seuil de l’existence.
Salut, nouveau séjour oh le temps m’a jeté !
Globe, témoin futur de ma félicité !
Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !
Soleil, premier amour de toute créature !
Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
Terre, berceau de l’homme, admirable palais !
Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
Toi, plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !
Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !
Remplissez vos destins, je vous apporte un cœur....
J’ai vécu ; j’ai passé ce désert de la vie,
Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;
Où toujours l’espérance, abusant ma raison,
Me montroit le bonheur dans un vague horizon ;
Où du vent de la mort les brûlantes haleines
Sous mes lèvres toujours tarissoient les fontaines.
Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,
Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
Pleure de son printemps l’aurore évanouie,
Et consente à revivre une seconde vie :
Pour moi, quand le destin m’offriroit à mon choix
Le sceptre du génie, ou le trône des rois,
La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
Et joindroit à ces dons l’éternelle jeunesse,
J’en jure par la mort, dans un monde pareil,
Non, je ne voudrois pas rajeunir d’un soleil.
Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe ;
– Combien de fois, ainsi trompé par l’existence,
De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !
Combien de fois ainsi mon esprit abattu
A cru s’envelopper d’une froide vertu,
Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
Sous un manteau stoïque a caché sa foiblesse !
Dans son indifférence, un jour enseveli,
Pour trouver le repos il invoquoit l’oubli.
Vain repos ! faux sommeil ! – Tel qu’au pied des collines
Où Rome sort du sein de ses propres ruines,
L’œil voit dans ce chaos, confusément épars,
D’antiques monuments, de modernes remparts,
Des théâtres croulants, dont les frontons superbes
Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
Les palais des héros par les ronces couverts,
Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,
La colonne portant une image étrangère,
L’herbe dans les forum, les fleurs dans les tombeaux,
Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;
Tandis que, s’élevant de distance en distance,
Un foible bruit de vie interrompt ce silence :
Telle est notre âme, après ces longs ébranlements ;
Secouant la raison jusqu’en ses fondements,
Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine
Où comme un grand débris le désespoir domine !
De sentiments éteints silencieux chaos,
Éléments opposés, sans vie et sans repos,
Restes de passions par le temps effacées,
Combat désordonné de vœux et de pensées,
Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords.
Si du moins ces débris nous attestoient sa mort !
Mais sous ce vaste deuil l’âme encore est vivante ;
Ce feu sans aliment soi-même s’alimente ;
Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
Craint de brûler encore au delà du tombeau.
Ame ! qui donc es-tu ? flamme qui me dévore,
Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?
Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?
Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?
Peut-être de ce feu tu n’es qu’une etincelle,
Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle.
Peut-être que, mourant lorsque l’homme est détruit,
Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,
Une fange animée, une argile pensante...
Mais que vois-je ? à ce mot, tu frémis d’épouvante ;
Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
Hélas ! tu crains de vivre et trembles de mourir.
– Qui te révélera, redoutable mystère ?
J’écoute en vain la voix des sages de la terre :
Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
Et de la même argile ils ont été pétris.
Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,
Socrate te cherchoit aux beaux jours de la Grèce ;
Platon à Sunium te cherchoit après lui ;
Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;
Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
La vérité rebelle échappe à nos regards,
Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
– Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
Nul espoir ne viendra consoler ma paupière :
Mon âme aura passé sans guide et sans flambeau
De la nuit d’ici-bas dans la nuit du tombeau ;
Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,
Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
Réponds-moi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,
J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !
Après le poids du jour, du moins le mercenaire
Le soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire :
Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort.
– Mais tandis qu’exhalant le doute et le blasphème
Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,
La foi se réveillant, comme un doux souvenir,
Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,
Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,
Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’âme.
Je remonte, aux lueurs de ce flambeau divin,
Du couchant de ma vie à son riant matin ;
J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;
A mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne ;
Je lis dans l’avenir la raison du présent ;
L’espoir ferme après moi les portes du néant,
Et rouvrant l’horizon à mon âme ravie,
M’explique par la mort l’énigme de la vie.
Cette foi, qui m’attend au bord de mon tombeau,
Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.
De la terre promise immortel héritage,
Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.
Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;
Comme le lait de l’âme, en ouvrant la paupière,
Elle a coulé pour nous, des lèvres d’une mère ;
Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;
Son flambeau dans les cœurs précéda la raison.
L’enfant, en essayant sa première parole,
Balbutie au berceau son sublime symbole,
Et, sous l’œil maternel germant à son insu,
Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.
Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,
Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
Sans doute dès l’enfance offerte à nos regards,
Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,
Comme les purs rayons de la céleste flamme
Elle a dû dès l’aurore environner notre âme,
De l’esprit par l’amour descendre dans les cœurs,
S’unir au souvenir, se fondre dans les mœurs ;
Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore ;
Dans notre sein long-temps germer avant d’éclore,
Et quand l’homme a passé son orageux été,
Donner son fruit divin pour l’immortalité.
Soleil mystérieux ! flambeau d’une autre sphère,
Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière !
Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur !
Astre vivifiant, lève-toi dans mon cœur !
Hélas ! je n’ai que toi ; dans mes heures funèbres,
Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;
Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
S’éteint comme la vie aux portes du tombeau.
Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !
Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;
Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
Et brille à l’horizon comme l’astre du soir.
