NOTICE
SUR
MADAME DE SÉVIGNÉ.
Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, en
Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Rabutin, baron
de Chantal, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges,
conseiller d'État. La première de ces deux familles était d'une noblesse
bien plus ancienne que la seconde: d'après une charte retrouvée par
Bussy, l'origine des Rabutins remontait au XIe siècle. Marie de Rabutin
était encore au berceau lorsqu'elle perdit son père; le baron de Chantal
fut tué en 1627, en combattant sous les ordres du marquis de Toiras,
pour repousser les Anglais de l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que
cinq ans. Restée orpheline à l'âge de six ans, Marie de Rabutin fut
placée sous la tutèle de son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636, où
elle le perdit. Elle demeura depuis sous la surveillance de l'abbé de
Coulanges, son oncle. C'est lui qu'elle désigne dans ses lettres sous le
nom de Bien bon, et pour lequel elle témoigne si souvent, avec cet
accent de sensibilité qui lui appartient, une reconnaissance toute
filiale. Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en effet, de soins
tout paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant
d'instruction qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir: et on leur
permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, qu'on
lui donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'espagnol;
le savant Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sérieuses leçons
de ces deux maîtres succédèrent celles d'une cour élégante et polie, qui
commençait à servir de modèle à l'Europe pour la grâce des manières et
la délicatesse de l'esprit. C'était la cour d'Anne d'Autriche, où elle
passa les plus belles années de sa jeunesse.
Elle se maria jeune encore en 1644: elle n'avait pas atteint sa
dix-huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un II
fort noble seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent rendre
une femme heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, il dissipa
une bonne partie de son bien, et délaissa sa femme pour des maîtresses.
Il était d'autant plus difficile de lui pardonner ses infidélités et ses
désordres, qu'il joignait à son goût pour la dissipation une humeur
brusque et un caractère rude et difficile. Cependant non-seulement
madame de Sévigné resta sévèrement attachée à ses devoirs d'épouse, mais
même l'affection qu'elle avait conçue pour son mari ne put s'éteindre.
«Le marquis de Sévigné, dit Conrart dans ses Mémoires, disait
quelquefois à sa femme qu'il croyait qu'elle eût été très-agréable pour
un autre; mais que pour lui, elle ne pouvait lui plaire. On disait aussi
qu'il y avait cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimait
et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point.
En effet, elle lui témoignait de l'affection: mais, comme elle avait
l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimait pas beaucoup, et elle avait
cela de commun avec la plupart des honnêtes gens; car, bien qu'il eût
quelque esprit et qu'il fût assez bien fait de sa personne, on ne
s'accommodait point de lui, et il passait presque partout pour fâcheux;
de sorte que peu de gens l'ont regretté.» Cette union si mal assortie ne
dura que sept années. Le marquis de Sévigné et le chevalier d'Albret
courtisaient en même temps madame de Gondran. Cette rivalité amena une
rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de son
adversaire. La blessure était mortelle: il expira peu de temps après le
combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis de
Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz, son
parent, l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait
carrière à son humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu quelque
temps pour la Fronde aux côtés du chevalier Renaud de Sévigné, son
oncle, qui commandait le fameux régiment de Corinthe, levé par le
coadjuteur pour le parlement.
On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame de Sévigné
pendant son mariage et les premières années de son veuvage; mais dans
ces quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, cette vivacité
spirituelle, cette grâce ingénieuse et délicate qui l'ont immortalisée.
En 1647, elle écrivait à son cousin, le comte Bussy de Rabutin: «Je vous
trouve un plaisant mignon, de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois:
avez-vous oublié qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille?
Oh! vraiment, petit cadet, je vous en III ferai bien ressouvenir! si
vous me fâchez, je vous réduirai au lambel[3]. Vous savez que je suis
sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus
d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien, je vous
apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un
garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et
que j'en ferai encore bien d'autres, seulement pour vous faire des
ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur
de filles! etc.» Sans doute les années donneront plus d'étendue et de
force à l'esprit de madame de Sévigné, plus de souplesse à son talent:
mais on voit que dès cette époque elle écrivait avec une vivacité et une
grâce peu communes; et il est étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu
dire qu'elle était loin d'écrire dans sa jeunesse aussi bien qu'elle le
fit dans la suite.
Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au monde
tant que dura leur enfance, et se réduisit au commerce de quelques amis.
Elle remplit tous ses devoirs de mère avec une tendre sollicitude,
qu'éclairait un jugement excellent. Afin d'être tout entière à ses
enfants, elle ne voulut point, si jeune qu'elle fût encore, profiter des
occasions qui s'offrirent plusieurs fois pour elle de se remarier. Ceux
qui eussent voulu se faire agréer d'elle comme amants furent éconduits,
aussi bien que les prétendants au titre d'époux. Parmi les premiers, on
vit figurer de fort illustres personnages. Turenne se montra quelque
temps fort épris de la séduisante veuve; le prince de Conti et le
surintendant Fouquet ne négligèrent rien pour toucher son cœur. Bussy
écrivait à sa cousine en 1654: «Tenez-vous bien, ma belle cousine! telle
dame qui n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse; et qui peut
résister aux finances du roi, ne résiste pas toujours aux cousins de Sa
Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein, je vois
bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous y
opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacité je me
suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres....... Ce qui
m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux
rivaux; et il me semble déjà vous entendre dire:
Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin;
O Dieu, l'étrange peine!
IV
Dois-je chasser l'ami de mon cousin
[4]?
Dois-je chasser le cousin de la reine
[5]?
Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que
mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous
plaira-t-elle pas[6]; peut-être aussi, la figure de l'autre[7]:
mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits
depuis mon départ; à combien d'acquits patents il a mis votre liberté.
La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine; n'en soyez
point ingrate. Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une
chose solide; et vous méprisez le bien, comme si vous ne pouviez jamais
en manquer, etc.» De pareils conseils restaient sans effet sur madame de
Sévigné. Assurément sa résistance aux attaques du prince de Conti et aux
insinuations de Bussy n'avait point sa source dans l'indifférence d'une
nature froide; peu de femmes eurent une sensibilité plus active, une
imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage; et la
perfection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun
de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de
bon goût nécessaire pour séduire un cœur aussi délicat, un esprit
aussi fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal ne
se trouvait ni dans l'épais et honnête Turenne, ni dans le médiocre et
ambitieux Conti, ni dans l'inconstant Fouquet; encore moins dans le fat
chevalier de Méré, et dans le diseur de bons mots M. du Lude, qui furent
aussi au nombre des soupirants; encore moins dans le bonhomme Ménage,
car lui aussi fut blessé au cœur, et risqua plus d'une fois, malgré
sa timidité et sa gaucherie, des déclarations qui étaient repoussées
avec de piquantes et inoffensives plaisanteries.
Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grâces, de
manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait dans ses refus un
tact si délicat, des façons si douces et si aimables, un ascendant si
fort de bon sens et de raison, que les amants V rebutés devenaient de
sincères et fidèles amis. «Il n'y a guère que vous dans le royaume, lui
écrivait Bussy, qui puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié:
nous n'en voyons presque point qui, d'amant éconduit, ne devienne
ennemi; et je suis persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite
extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne
le porte pas à rompre avec elle.» Bussy avait raison de conclure ainsi.
Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le faire
sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se fit placer au
premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur esprit et leur
beauté la société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de Rambouillet
durait encore. On sait qu'elle fut une des dames les plus admirées du
cercle fameux que présidait madame de Montausier. Son esprit gagna
encore en légèreté et en délicatesse dans le commerce de cette société
ingénieuse: elle s'y raffina, sans s'y gâter. Elle laissa aux femmes
d'un goût moins pur, d'un jugement moins solide que le sien, les
subtilités, les fadeurs, le purisme affecté. On la compta au nombre des
précieuses[8]; mais ce nom était alors synonyme de femme d'esprit.
Quand Molière personnifia dans Cathos et Madelon la pruderie, le
pédantisme et l'extravagance dont l'hôtel de Rambouillet avait donné les
modèles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa
pièce les Précieuses ridicules.
A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu
scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa
cousine, on lit cet avertissement: «Nous vous verrons un jour regretter
le temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal
employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et
conserver une réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend
plus de la fortune que de votre conduite.» Il est malheureusement trop
vrai que la médisance peut quelquefois détruire ou compromettre les
réputations les plus légitimes et les plus solidement établies. Si
madame de Sévigné n'éprouva pas par elle-même la vérité de cette
observation, ce ne fut pas la faute de Bussy; car lui-même se chargea
d'être ce médisant dont il cherchait à lui faire peur. En 1658, se
trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne de
cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt de dix mille
livres. Le service qu'il demandait fut promis sans VI peine: mais
certaines formalités un peu longues, que la prudence de l'abbé de
Coulanges jugeait nécessaires, ayant retardé l'envoi de la somme, Bussy
se persuada qu'on l'avait joué par une promesse vaine: irascible comme
il l'était, il crut à un mauvais procédé. Il avait l'habitude de se
venger avec emportement de tous les torts dont il était ou se croyait
victime: il inséra dans son Histoire amoureuse des Gaules un portrait
satirique de madame de Sévigné, où non-seulement il présentait sous un
jour ridicule les qualités de son cœur et de son esprit, mais lui
prêtait des défauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus. Ainsi,
méconnaissant cette vertu si pure à laquelle il avait lui-même rendu
hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les
désordres d'une femme galante. Ce portrait était pis qu'une satire,
c'était une noire calomnie. Après avoir couru quelque temps manuscrit,
il fut imprimé, avec le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez
juste pour ne pas se laisser ébranler dans la bonne opinion qu'il avait
conçue de madame de Sévigné: mais, quoiqu'elle fût sans effet, une telle
attaque venant d'un ami, d'un parent, porta un coup douloureux à une âme
aussi noble, à un cœur aussi sensible. Cependant il suffit au
coupable de donner, un an après, quelques marques de repentir, pour
obtenir un pardon complet. La haine ne pouvait être un sentiment durable
chez madame de Sévigné: bonne et indulgente comme elle était, le
ressentiment le plus légitime lui pesait; et la première occasion de
s'en débarrasser était aussitôt saisie par elle. Elle n'attendit même
pas pour pardonner à son cousin, qu'il fût malheureux: leur
réconciliation s'était déjà faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses
témérités, se fit envoyer à la Bastille.
En 1664, madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans une de ses plus
chères affections. Fouquet, qui s'était résigné à l'aimer comme elle le
voulait, et non comme il l'eût désiré, et qu'elle comptait au nombre de
ses amis les plus dévoués, fut arrêté à Nantes, et condamné, après un
long procès, à la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque
temps sa vie fut en péril. Plusieurs membres de la commission instituée
pour le juger opinaient avec force pour qu'il payât de sa tête les
désordres de son administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété
les débats qui devaient décider du sort de son ami. Par des lettres
écrites coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des
diverses phases et des principaux détails du procès. M. de Pomponne
avait VII été enveloppé dans la disgrâce du surintendant; il vivait
alors dans sa terre, où il subissait une sorte d'exil. Dans toute la
correspondance de madame de Sévigné, il est peu de parties qui offrent
plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe qu'à rendre
compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti, elle trace un
tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire; elle
écrit un admirable plaidoyer. Ces lettres, où se déploient toute son
imagination et tout son cœur, ont été justement regardées comme un
trait de courage. Ce journal qu'elle adressait à M. de Pomponne courait
risque d'être intercepté avant de parvenir à sa destination. Dans un
temps où la persécution s'étendait sur les amis de Fouquet, il eût été
dangereux d'être surpris à le plaindre, à l'admirer, et à faire circuler
des réflexions sur le noble sang-froid de l'accusé et l'indécent
acharnement des juges. Madame de Sévigné était trop fidèle à l'amitié
pour s'arrêter devant ces craintes; elle eut le courage de ses alarmes
et de sa douleur. Par là, le souvenir de son amitié pour Fouquet a
mérité d'être associé à celui du noble dévouement que lui témoignèrent
Pellisson et la Fontaine.
Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient les torts
des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles, en voyant sa fille,
objet de tant de soins et de tant d'amour, croître chaque jour en
beauté, en esprit et en grâces. Elle la présenta dans le monde en 1663,
et la vit avec orgueil s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait
de distingué à la ville et à la cour. Elle-même conservait encore assez
de jeunesse pour que le monde, qu'elle enchantait de plus en plus par
son esprit, réservât une part d'éloges à sa beauté. La mère et la fille
formaient un couple brillant et unique, qui attirait tous les regards.
Les seigneurs à la mode, les poëtes de cour, imaginaient pour elles les
compliments les plus ingénieux. Benserade composa en leur honneur un de
ses plus jolis madrigaux:
Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tout grands héros que vous êtes,
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue
[9]:
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue;
VIII
Elle verrait mourir le plus fidèle amant,
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère,
Et que la bonne dame au courage inhumain,
Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
Encore tous les jours applique à son usage
Au détriment du genre humain.
La Fontaine, à la même époque, plaça cette dédicace en l'honneur de la
plus jolie fille de France[10], au commencement de la fable du Lion
amoureux:
Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près
[11],
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable......? etc.
Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de IX
Sévigné. Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il
n'était plus jeune: âgé de quarante ans, il avait été déjà marié deux
fois, et avait eu deux filles de sa première femme. Mais madame de
Sévigné le trouvait tel qu'on le pouvait souhaiter, et par sa
naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qualités.
Il était, à cette époque, attaché à la cour; et l'estime dont il y
jouissait semblait devoir l'appeler aux plus brillants emplois. Madame
de Sévigné se réjouissait d'une alliance qui, en lui faisant attendre
pour sa fille une haute fortune, lui laissait l'espérance de la garder
auprès d'elle: cette attente fut trompée en partie. M. de Grignan fut
appelé à un poste éminent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou
seize mois après son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions
de gouverneur, et emmena sa femme avec lui.
Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette séparation
creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put
jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à la grande
ressource des âmes tendres contre l'absence: elle écrivit des lettres,
et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se
forma ce précieux recueil qui devait être lu par la postérité et placé
au nombre des plus rares monuments du génie.
Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de voir rappeler
son gendre à la cour, pour y occuper une place digne de ses services. Ce
rappel n'eut pas lieu: elle ne revit sa fille qu'au moyen des voyages
qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares à son
gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. Madame de Sévigné avait eu de
l'ambition, non pour elle, mais pour ses enfants: aussi les vit-elle
avec peine rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son
gouvernement de Provence, X place importante, mais qui, en même temps
qu'elle l'obligeait à des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite
et celui de sa femme dans une province éloignée. Le marquis de Sévigné,
auquel sa mère avait acheté la charge de guidon, puis celle de
sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin, n'obtint aucun avancement. Il
finit par se dégoûter de sa charge, et la vendit. C'était un brave
officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries, son goût
pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de bien faire son
service, mais lui ôtaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire
pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le
disait sa mère, eut beaucoup de guignon. Après avoir vendu sa charge,
il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne,
pourvue d'une assez belle dot, et acheva ses jours dans le repos et dans
la dévotion.
Nous ne sommes pas heureux: ces mots reviennent plusieurs fois dans
les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, qui ne se
retira jamais du monde, se retira à peu près de la cour. Elle ne s'y fit
plus présenter qu'à de longs intervalles. Elle était lasse d'y figurer
sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait
fallu plus de frivolité et d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se
contenter du rôle qu'y jouait madame de Coulanges[12]. En 1680, elle
écrit des Rochers à sa fille: «Mon fils dit[13] qu'on se divertit fort à
Fontainebleau. Les comédies de Corneille charment toute la cour. Je
mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être obligé d'y être, et
d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en
avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en
avoir point que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était
un chagrin, et que je me vengeais à en médire, comme Montaigne de la
jeunesse: que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme
je fais, entre mademoiselle XI du Plessis et mademoiselle de Launay,
qu'au milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour
moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de
Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous ne vous
accommodassiez pas fort bien de cette vie; mais la Providence ne veut
pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi,
j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît
dans la plus agréable situation du monde; et puis tout d'un coup
c'étaient des prisons et des exils.»
Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne, de
l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy, et de l'exil
de M. et de Mme de Pomponne. Dans la société d'élite où elle vécut
toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus que
toute autre chose l'éloge de son caractère) beaucoup d'amis dévoués.
Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un grand crédit. Ceux
qu'on vient de nommer, et sur la fortune desquels elle avait fondé de
légitimes espérances, disparurent de la scène brusquement, et n'eurent
pas le temps de faire agir leur bonne volonté pour elle. Du reste, il ne
faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter ces mécomptes: elle était
trop sage pour n'être pas capable de se résigner. A la suite du passage
qui vient d'être cité, elle ajoute: «Trouvez-vous que ma fortune ait été
fort heureuse? Je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des
moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi.» Ce langage était
sincère. Sa résignation ne ressemblait point à celle de son cousin: ce
n'était point ce masque de tranquillité et de philosophie que
l'orgueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel
on voit à plein son dépit d'être annulé par la disgrâce, et sa colère
contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil.
Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa
fille ou ses propres voyages en Provence, madame de Sévigné ne vécut
point toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer
une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des comptes à ses
fermiers, ou pour réparer par les économies d'un séjour en Bretagne les
dépenses qu'en bonne mère elle s'était imposées pour le prodigue
marquis. Alors, du milieu de cette vie de conversations délicates et de
fêtes brillantes qu'elle menait à Paris, elle se trouvait tout à coup
transportée dans la solitude d'un antique manoir, à peine troublée par
les visites de quelques provinciaux XII insipides ou ridicules. Mais,
comme on le voit par ses lettres, ces temps d'exil n'avaient rien de
rude pour elle. Le plus grand de ses plaisirs, la consolation
inépuisable de sa vie, la suivait partout: c'était cette correspondance
de tous les jours qu'elle entretenait avec sa fille adorée. D'ailleurs
elle avait des amis dont la société ne lui manquait nulle part:
c'étaient ses livres chéris, Virgile, Montaigne, Molière; surtout
Pascal, qu'elle mettait de moitié à tout ce qui est beau; Arnauld et
Nicolle dont le beau langage la séduisait aux opinions de Port-Royal; et
le grand Corneille, qui la transportait d'admiration au point de la
rendre injuste pour Racine. A ce goût sérieux et passionné pour l'étude,
elle joignait une autre ressource non moins sûre contre l'ennui: c'était
ce vif amour des beautés de la nature, qu'on a eu raison de remarquer
comme un des traits caractéristiques de son génie. Dans le site
pittoresque au milieu duquel s'élevait sa demeure, dans les bois
séculaires qui l'entouraient, elle trouvait toujours de quoi charmer ses
yeux et occuper sa pensée. Elle en parle sans cesse, elle nous les
représente sous tous les aspects que leur donnaient les changements des
saisons et les diverses heures du jour, avec une admiration naïve et
poétique qui surprend, dans cette époque si peu soucieuse des champs et
des plaisirs simples qu'ils procurent, si exclusivement éblouie par
l'élégance de la vie sociale et le luxe des cours. C'est une surprise
analogue à celle qu'on éprouve souvent en lisant la Fontaine, mais plus
vive peut-être, parce qu'on s'attendait moins à trouver ce sentiment si
vrai, si passionné des grâces négligées ou des magnificences sauvages de
la nature, chez la grande dame élevée par le monde et pour le monde,
sans cesse mêlée aux plaisirs d'une société exquise, où elle avait une
place si brillante, que chez le poëte indépendant et rêveur, habitué à
s'inspirer du spectacle des champs et des bois, où d'ailleurs il
cherchait ordinairement ses modèles.
Madame de Sévigné, parvenue à la vieillesse, fit en Provence, dans
l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan
venait de célébrer sous ses yeux un double mariage, celui de son
petit-fils avec la fille d'un fermier général[14], et celui de sa
petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait commencé
l'éducation, avec le marquis de Simiane; quand madame XIII de Grignan,
dont la santé donnait des craintes depuis plusieurs années, fut atteinte
d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours en péril. Madame
de Sévigné, dans cette circonstance, ressentit avec tant de force les
émotions d'une mère tendre, et en remplit les devoirs avec tant
d'ardeur, que sa santé, jusque-là excellente, en fut gravement altérée.
Dans l'instant où madame de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba
dangereusement malade elle-même: le 10 avril 1696, elle avait cessé de
vivre. Le vœu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses
lettres fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi: «Si
j'avais un cœur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et
sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma
vie soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien
clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la
Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître
votre mère et venir en ce monde beaucoup devant vous. C'est la règle et
la raison, ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos
cœurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que
cet ordre s'observe en moi, etc.»
Du vivant même de madame de Sévigné, son talent épistolaire était
célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec
intérêt les lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les cassettes du
surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées dans ses
Mémoires. Souvent quand une lettre charmante, comme elle en écrivait
tant, avait été lue par le parent ou l'ami auquel elle s'adressait,
celui-ci en parlait, la montrait, la prêtait. Elle n'ignorait point ces
indiscrétions, et ne s'y opposait pas. Il y avait ainsi des lettres
d'elle qui couraient de main en main, et qu'on désignait par un nom tiré
de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le plus saillant.
Madame de Coulanges lui écrivait en 1673: «Je ne veux pas oublier ce qui
m'est arrivé ce matin; on m'a dit: Madame, voilà un laquais de madame de
Thianges. J'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me
dire: Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de
lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la
prairie[15]. J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse,
XIV et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles
méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont délicieuses, et
vous êtes comme vos lettres.» Il était difficile que la correspondance
de madame de Sévigné, dont plusieurs échantillons avaient eu ainsi dans
le grand monde une sorte de publicité de son vivant, demeurât ignorée
après sa mort. Ce que la société de son temps avait vu de ses lettres
avait fait trop de bruit pour que sa famille ne les conservât pas avec
un soin religieux, et pour que le public oubliât quel dépôt avait dû
rester entre les mains de ses héritiers et n'en désirât point la
publication.
Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 1726, par
les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte de Bussy, auquel
madame de Simiane avait remis des copies d'un assez grand nombre des
manuscrits de son aïeule. Cette édition fut reproduite plusieurs fois:
elle était encore très-incomplète. En 1754 il en parut une autre, dont
l'éditeur fut le chevalier de Perrin, ami de madame de Simiane. La
famille de madame de Sévigné n'avait point autorisé l'édition de l'abbé
de Bussy: elle donna son autorisation au nouvel éditeur, entre les mains
duquel elle remit les originaux de toutes les lettres déjà connues, et
de celles qui ne l'étaient pas encore. Mais comme certains passages des
premières éditions avaient soulevé beaucoup de plaintes de la part des
familles sur lesquelles madame de Sévigné révélait des détails peu
honorables, madame de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des
modifications et quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il
prît soin d'arranger tous les passages d'où l'on pouvait tirer des
conjectures fâcheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa mère. Ce
double vœu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que l'édition
de 1754, plus complète que les précédentes, et qui, de plus, a sur elles
l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est cependant
moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les éditeurs qui se
sont succédé depuis 1754 jusqu'en 1806, et qui tous ont reproduit
exactement, sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin.
Le mérite de la dernière édition, celle de M. de Monmerqué, est d'offrir
un contrôle du travail de M. de Perrin par celui des éditeurs
antérieurs, qui ne sont qu'incomplets et rarement infidèles, et une
nouvelle révision du texte sur tous les originaux XV qui ont été
conservés. M. de Monmerqué a donné ainsi au public un texte
véritablement restauré. La collection s'est encore enrichie entre ses
mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le service rendu au
public par M. de Monmerqué serait plus complet, si au texte réparé par
ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins sèches, plus
nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des lettres de
madame de Sévigné, et propre à dissiper toutes les obscurités qui s'y
rencontrent, exigerait un immense travail.
Un esprit fin, délicat, pénétrant, enjoué; une raison droite et sûre,
souvent profonde; une imagination active, mobile, féconde, qui
s'intéresse à tout, qui reproduit avec une vérité et une vivacité
singulières de mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont
frappée; une sensibilité vive et douce, qui a sa source, non dans la
tête, mais dans le cœur; qui s'épanche aisément, abondamment, et dont
toutes les émotions se communiquent: tels sont les éléments divers dont
se compose le génie de madame de Sévigné. Pour se révéler avec toute
leur force et tout leur éclat quand elle tient la plume, ces dons
heureux de sa nature n'ont pas besoin que le travail et l'art viennent
les élaborer, les combiner, les transformer. Pour être spirituelle,
aimable, profonde, entraînante, madame de Sévigné n'a pas besoin de
vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer à ses
facultés: elle n'a qu'à être elle-même. Le naturel, l'abandon, l'élan
spontané, ces qualités, chez elle, accompagnent toutes les autres, pour
en doubler le prix.
De là ce style négligé, naïf, expressif, plein de saillies, pittoresque,
hardi, varié, qui dans sa familiarité prend tous les tons et rassemble
tous les genres d'éloquence, même l'éloquence sublime.
Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y
trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle: elles
forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs: mais
cet intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu à leur succès. Ce
qui fait le charme le plus puissant de ce recueil, c'est la mise en
œuvre de tant d'événements grands et petits, par l'esprit et par
l'imagination de madame de Sévigné. Ce qui frappe, ce qui séduit, c'est
bien moins l'importance ou la nouveauté des faits, que la finesse ou
l'élévation du penseur, que le coloris du peintre. A qui en douterait,
il n'y aurait qu'à faire lire les lettres qu'elle écrit des Rochers: là,
elle est bien loin de la cour, elle XVI ignore toutes les nouvelles:
ces lettres ont-elles moins d'agrément? Elle nous attache alors
seulement par la nature de ses sentiments et de ses pensées, et par la
forme dont elle les revêt; elle nous intéresse aux plus petites choses,
par la manière vive dont elle les sent, les conçoit, les exprime.
Madame de Sévigné est naturelle, naïve: mais il faut bien se garder, en
lui appliquant ces mots, de les prendre ou de paraître les prendre dans
un sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas, ne peut pas être l'instinct
aveugle d'un talent qui s'ignore lui-même, comme semblent le croire
beaucoup de ses admirateurs, qui, en appréciant son génie, n'ont à la
bouche que les mots de candeur, ingénuité, abandon, et retournent et
commentent ces mots en tant de façons et en leur laissant un sens si
étendu, qu'ils font d'elle, en vérité, une sorte de phénomène
impossible, une femme d'esprit et de génie de la société de Louis XIV,
presque aussi naturelle et aussi spontanée que l'arbre qui donne son
fruit[16]. Formée à l'école des anciens par Ménage; élevée dans l'amour
intelligent des choses délicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant
au milieu d'un monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait;
habituée, dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs[17] sur son
esprit et son bien dire, madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses
lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par
une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne
travaillait point ses lettres: qui oserait l'en accuser[18]? mais XVII
croyons que, sans y mettre aucun apprêt, sans se préoccuper de leur
succès pour le présent ni pour l'avenir, elle avait conscience et se
sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les réflexions
fines, tous les mots éloquents que son fertile génie trouvait sans
peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles étaient l'objet,
elle y souscrivait sans en être fière, sans en concevoir de hautes
espérances de gloire, mais non sans en être agréablement flattée. Disons
même qu'il est presque impossible qu'en les écrivant, malgré la rapidité
avec laquelle courait sa plume, elle ne se plût souvent à exciter
encore, par un léger et facile effort, l'enjouement, la finesse, la
verve de son esprit, soit pour se divertir par cette épreuve faite en
jouant sur elle-même, soit pour mieux satisfaire son obligeant désir
d'amuser sa fille ou ses amis, soit même pour s'attirer ces éloges, ces
admirations, dont elle ne croyait, au reste, qu'une partie, et dont sans
doute elle se fût passée très-aisément. Cette espèce de calcul ingénieux
et rapide, qui n'est qu'un léger coup de fouet donné à l'esprit,
qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce
passage, qui, nous n'en doutons pas, a été écrit aussi vite que
d'autres: «Je ne vois pas, dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez
à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être
auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des
harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on
vous fait des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela: vous êtes
accablée; moi-même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait
votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans
quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place;
elle vous attend dans quelque moment perdu, pour vous faire au moins
souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle,
m'avez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle
qui ne vous a jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux
jours; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui
même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous ai empêchée de mourir
d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère
troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre:
présentement XVIII je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et les
représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me
semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui
donnez quelque espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez
vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage[19]. Le devoir et
la raison sont autour de vous, et ne vous donnent pas un moment de
repos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés, je leur suis
contraire et ils me le sont: le moyen qu'ils vous laissent le temps de
lire de pareilles lanterneries?»
On fait très-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de la
composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute idée
d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de cette
femme unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, et de
proclamer le naturel comme étant l'attribut propre et distinctif de son
génie. Mais, pour la juger au vrai point de vue, pour mieux saisir les
traits de cette délicate physionomie, il faut reconnaître que le naturel
se mélange chez elle d'une douce et facile coquetterie. Madame de
Sévigné unit fréquemment à une naïveté très-réelle, des raffinements
ingénieux, quelquefois même légèrement subtils. Elle est femme ingénue
et elle est artiste habile: mais, ce qu'il ne faut pas oublier, son art
lui-même est tout de premier mouvement; ses raffinements lui coûtent
peu; ils sont improvisés comme le reste. C'est une précieuse pleine de
bonhomie, de feu et d'abandon; c'est un bel esprit qui improvise d'après
son âme et son cœur, et qui désirant de plaire aux autres, y tient
bien plus pour les autres que pour lui-même.
P. JACQUINET.
I
NOTICE
SUR
MADAME DE SÉVIGNÉ.
Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, en
Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Rabutin, baron
de Chantal, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges,
conseiller d'État. La première de ces deux familles était d'une noblesse
bien plus ancienne que la seconde: d'après une charte retrouvée par
Bussy, l'origine des Rabutins remontait au XIe siècle. Marie de Rabutin
était encore au berceau lorsqu'elle perdit son père; le baron de Chantal
fut tué en 1627, en combattant sous les ordres du marquis de Toiras,
pour repousser les Anglais de l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que
cinq ans. Restée orpheline à l'âge de six ans, Marie de Rabutin fut
placée sous la tutèle de son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636, où
elle le perdit. Elle demeura depuis sous la surveillance de l'abbé de
Coulanges, son oncle. C'est lui qu'elle désigne dans ses lettres sous le
nom de Bien bon, et pour lequel elle témoigne si souvent, avec cet
accent de sensibilité qui lui appartient, une reconnaissance toute
filiale. Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en effet, de soins
tout paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant
d'instruction qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir: et on leur
permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, qu'on
lui donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'espagnol;
le savant Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sérieuses leçons
de ces deux maîtres succédèrent celles d'une cour élégante et polie, qui
commençait à servir de modèle à l'Europe pour la grâce des manières et
la délicatesse de l'esprit. C'était la cour d'Anne d'Autriche, où elle
passa les plus belles années de sa jeunesse.
Elle se maria jeune encore en 1644: elle n'avait pas atteint sa
dix-huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un II
fort noble seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent rendre
une femme heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, il dissipa
une bonne partie de son bien, et délaissa sa femme pour des maîtresses.
Il était d'autant plus difficile de lui pardonner ses infidélités et ses
désordres, qu'il joignait à son goût pour la dissipation une humeur
brusque et un caractère rude et difficile. Cependant non-seulement
madame de Sévigné resta sévèrement attachée à ses devoirs d'épouse, mais
même l'affection qu'elle avait conçue pour son mari ne put s'éteindre.
«Le marquis de Sévigné, dit Conrart dans ses Mémoires, disait
quelquefois à sa femme qu'il croyait qu'elle eût été très-agréable pour
un autre; mais que pour lui, elle ne pouvait lui plaire. On disait aussi
qu'il y avait cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimait
et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point.
En effet, elle lui témoignait de l'affection: mais, comme elle avait
l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimait pas beaucoup, et elle avait
cela de commun avec la plupart des honnêtes gens; car, bien qu'il eût
quelque esprit et qu'il fût assez bien fait de sa personne, on ne
s'accommodait point de lui, et il passait presque partout pour fâcheux;
de sorte que peu de gens l'ont regretté.» Cette union si mal assortie ne
dura que sept années. Le marquis de Sévigné et le chevalier d'Albret
courtisaient en même temps madame de Gondran. Cette rivalité amena une
rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de son
adversaire. La blessure était mortelle: il expira peu de temps après le
combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis de
Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz, son
parent, l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait
carrière à son humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu quelque
temps pour la Fronde aux côtés du chevalier Renaud de Sévigné, son
oncle, qui commandait le fameux régiment de Corinthe, levé par le
coadjuteur pour le parlement.
On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame de Sévigné
pendant son mariage et les premières années de son veuvage; mais dans
ces quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, cette vivacité
spirituelle, cette grâce ingénieuse et délicate qui l'ont immortalisée.
En 1647, elle écrivait à son cousin, le comte Bussy de Rabutin: «Je vous
trouve un plaisant mignon, de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois:
avez-vous oublié qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille?
Oh! vraiment, petit cadet, je vous en III ferai bien ressouvenir! si
vous me fâchez, je vous réduirai au lambel[3]. Vous savez que je suis
sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus
d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien, je vous
apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un
garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et
que j'en ferai encore bien d'autres, seulement pour vous faire des
ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur
de filles! etc.» Sans doute les années donneront plus d'étendue et de
force à l'esprit de madame de Sévigné, plus de souplesse à son talent:
mais on voit que dès cette époque elle écrivait avec une vivacité et une
grâce peu communes; et il est étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu
dire qu'elle était loin d'écrire dans sa jeunesse aussi bien qu'elle le
fit dans la suite.
Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au monde
tant que dura leur enfance, et se réduisit au commerce de quelques amis.
Elle remplit tous ses devoirs de mère avec une tendre sollicitude,
qu'éclairait un jugement excellent. Afin d'être tout entière à ses
enfants, elle ne voulut point, si jeune qu'elle fût encore, profiter des
occasions qui s'offrirent plusieurs fois pour elle de se remarier. Ceux
qui eussent voulu se faire agréer d'elle comme amants furent éconduits,
aussi bien que les prétendants au titre d'époux. Parmi les premiers, on
vit figurer de fort illustres personnages. Turenne se montra quelque
temps fort épris de la séduisante veuve; le prince de Conti et le
surintendant Fouquet ne négligèrent rien pour toucher son cœur. Bussy
écrivait à sa cousine en 1654: «Tenez-vous bien, ma belle cousine! telle
dame qui n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse; et qui peut
résister aux finances du roi, ne résiste pas toujours aux cousins de Sa
Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein, je vois
bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous y
opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacité je me
suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres....... Ce qui
m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux
rivaux; et il me semble déjà vous entendre dire:
Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin;
O Dieu, l'étrange peine!
IV
Dois-je chasser l'ami de mon cousin
[4]?
Dois-je chasser le cousin de la reine
[5]?
Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que
mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous
plaira-t-elle pas[6]; peut-être aussi, la figure de l'autre[7]:
mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits
depuis mon départ; à combien d'acquits patents il a mis votre liberté.
La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine; n'en soyez
point ingrate. Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une
chose solide; et vous méprisez le bien, comme si vous ne pouviez jamais
en manquer, etc.» De pareils conseils restaient sans effet sur madame de
Sévigné. Assurément sa résistance aux attaques du prince de Conti et aux
insinuations de Bussy n'avait point sa source dans l'indifférence d'une
nature froide; peu de femmes eurent une sensibilité plus active, une
imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage; et la
perfection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun
de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de
bon goût nécessaire pour séduire un cœur aussi délicat, un esprit
aussi fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal ne
se trouvait ni dans l'épais et honnête Turenne, ni dans le médiocre et
ambitieux Conti, ni dans l'inconstant Fouquet; encore moins dans le fat
chevalier de Méré, et dans le diseur de bons mots M. du Lude, qui furent
aussi au nombre des soupirants; encore moins dans le bonhomme Ménage,
car lui aussi fut blessé au cœur, et risqua plus d'une fois, malgré
sa timidité et sa gaucherie, des déclarations qui étaient repoussées
avec de piquantes et inoffensives plaisanteries.
Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grâces, de
manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait dans ses refus un
tact si délicat, des façons si douces et si aimables, un ascendant si
fort de bon sens et de raison, que les amants V rebutés devenaient de
sincères et fidèles amis. «Il n'y a guère que vous dans le royaume, lui
écrivait Bussy, qui puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié:
nous n'en voyons presque point qui, d'amant éconduit, ne devienne
ennemi; et je suis persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite
extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne
le porte pas à rompre avec elle.» Bussy avait raison de conclure ainsi.
Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le faire
sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se fit placer au
premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur esprit et leur
beauté la société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de Rambouillet
durait encore. On sait qu'elle fut une des dames les plus admirées du
cercle fameux que présidait madame de Montausier. Son esprit gagna
encore en légèreté et en délicatesse dans le commerce de cette société
ingénieuse: elle s'y raffina, sans s'y gâter. Elle laissa aux femmes
d'un goût moins pur, d'un jugement moins solide que le sien, les
subtilités, les fadeurs, le purisme affecté. On la compta au nombre des
précieuses[8]; mais ce nom était alors synonyme de femme d'esprit.
Quand Molière personnifia dans Cathos et Madelon la pruderie, le
pédantisme et l'extravagance dont l'hôtel de Rambouillet avait donné les
modèles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa
pièce les Précieuses ridicules.
A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu
scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa
cousine, on lit cet avertissement: «Nous vous verrons un jour regretter
le temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal
employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et
conserver une réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend
plus de la fortune que de votre conduite.» Il est malheureusement trop
vrai que la médisance peut quelquefois détruire ou compromettre les
réputations les plus légitimes et les plus solidement établies. Si
madame de Sévigné n'éprouva pas par elle-même la vérité de cette
observation, ce ne fut pas la faute de Bussy; car lui-même se chargea
d'être ce médisant dont il cherchait à lui faire peur. En 1658, se
trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne de
cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt de dix mille
livres. Le service qu'il demandait fut promis sans VI peine: mais
certaines formalités un peu longues, que la prudence de l'abbé de
Coulanges jugeait nécessaires, ayant retardé l'envoi de la somme, Bussy
se persuada qu'on l'avait joué par une promesse vaine: irascible comme
il l'était, il crut à un mauvais procédé. Il avait l'habitude de se
venger avec emportement de tous les torts dont il était ou se croyait
victime: il inséra dans son Histoire amoureuse des Gaules un portrait
satirique de madame de Sévigné, où non-seulement il présentait sous un
jour ridicule les qualités de son cœur et de son esprit, mais lui
prêtait des défauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus. Ainsi,
méconnaissant cette vertu si pure à laquelle il avait lui-même rendu
hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les
désordres d'une femme galante. Ce portrait était pis qu'une satire,
c'était une noire calomnie. Après avoir couru quelque temps manuscrit,
il fut imprimé, avec le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez
juste pour ne pas se laisser ébranler dans la bonne opinion qu'il avait
conçue de madame de Sévigné: mais, quoiqu'elle fût sans effet, une telle
attaque venant d'un ami, d'un parent, porta un coup douloureux à une âme
aussi noble, à un cœur aussi sensible. Cependant il suffit au
coupable de donner, un an après, quelques marques de repentir, pour
obtenir un pardon complet. La haine ne pouvait être un sentiment durable
chez madame de Sévigné: bonne et indulgente comme elle était, le
ressentiment le plus légitime lui pesait; et la première occasion de
s'en débarrasser était aussitôt saisie par elle. Elle n'attendit même
pas pour pardonner à son cousin, qu'il fût malheureux: leur
réconciliation s'était déjà faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses
témérités, se fit envoyer à la Bastille.
En 1664, madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans une de ses plus
chères affections. Fouquet, qui s'était résigné à l'aimer comme elle le
voulait, et non comme il l'eût désiré, et qu'elle comptait au nombre de
ses amis les plus dévoués, fut arrêté à Nantes, et condamné, après un
long procès, à la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque
temps sa vie fut en péril. Plusieurs membres de la commission instituée
pour le juger opinaient avec force pour qu'il payât de sa tête les
désordres de son administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété
les débats qui devaient décider du sort de son ami. Par des lettres
écrites coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des
diverses phases et des principaux détails du procès. M. de Pomponne
avait VII été enveloppé dans la disgrâce du surintendant; il vivait
alors dans sa terre, où il subissait une sorte d'exil. Dans toute la
correspondance de madame de Sévigné, il est peu de parties qui offrent
plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe qu'à rendre
compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti, elle trace un
tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire; elle
écrit un admirable plaidoyer. Ces lettres, où se déploient toute son
imagination et tout son cœur, ont été justement regardées comme un
trait de courage. Ce journal qu'elle adressait à M. de Pomponne courait
risque d'être intercepté avant de parvenir à sa destination. Dans un
temps où la persécution s'étendait sur les amis de Fouquet, il eût été
dangereux d'être surpris à le plaindre, à l'admirer, et à faire circuler
des réflexions sur le noble sang-froid de l'accusé et l'indécent
acharnement des juges. Madame de Sévigné était trop fidèle à l'amitié
pour s'arrêter devant ces craintes; elle eut le courage de ses alarmes
et de sa douleur. Par là, le souvenir de son amitié pour Fouquet a
mérité d'être associé à celui du noble dévouement que lui témoignèrent
Pellisson et la Fontaine.
Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient les torts
des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles, en voyant sa fille,
objet de tant de soins et de tant d'amour, croître chaque jour en
beauté, en esprit et en grâces. Elle la présenta dans le monde en 1663,
et la vit avec orgueil s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait
de distingué à la ville et à la cour. Elle-même conservait encore assez
de jeunesse pour que le monde, qu'elle enchantait de plus en plus par
son esprit, réservât une part d'éloges à sa beauté. La mère et la fille
formaient un couple brillant et unique, qui attirait tous les regards.
Les seigneurs à la mode, les poëtes de cour, imaginaient pour elles les
compliments les plus ingénieux. Benserade composa en leur honneur un de
ses plus jolis madrigaux:
Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tout grands héros que vous êtes,
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue
[9]:
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue;
VIII
Elle verrait mourir le plus fidèle amant,
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère,
Et que la bonne dame au courage inhumain,
Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
Encore tous les jours applique à son usage
Au détriment du genre humain.
La Fontaine, à la même époque, plaça cette dédicace en l'honneur de la
plus jolie fille de France[10], au commencement de la fable du Lion
amoureux:
Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près
[11],
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable......? etc.
Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de IX
Sévigné. Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il
n'était plus jeune: âgé de quarante ans, il avait été déjà marié deux
fois, et avait eu deux filles de sa première femme. Mais madame de
Sévigné le trouvait tel qu'on le pouvait souhaiter, et par sa
naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qualités.
Il était, à cette époque, attaché à la cour; et l'estime dont il y
jouissait semblait devoir l'appeler aux plus brillants emplois. Madame
de Sévigné se réjouissait d'une alliance qui, en lui faisant attendre
pour sa fille une haute fortune, lui laissait l'espérance de la garder
auprès d'elle: cette attente fut trompée en partie. M. de Grignan fut
appelé à un poste éminent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou
seize mois après son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions
de gouverneur, et emmena sa femme avec lui.
Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette séparation
creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put
jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à la grande
ressource des âmes tendres contre l'absence: elle écrivit des lettres,
et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se
forma ce précieux recueil qui devait être lu par la postérité et placé
au nombre des plus rares monuments du génie.
Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de voir rappeler
son gendre à la cour, pour y occuper une place digne de ses services. Ce
rappel n'eut pas lieu: elle ne revit sa fille qu'au moyen des voyages
qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares à son
gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. Madame de Sévigné avait eu de
l'ambition, non pour elle, mais pour ses enfants: aussi les vit-elle
avec peine rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son
gouvernement de Provence, X place importante, mais qui, en même temps
qu'elle l'obligeait à des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite
et celui de sa femme dans une province éloignée. Le marquis de Sévigné,
auquel sa mère avait acheté la charge de guidon, puis celle de
sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin, n'obtint aucun avancement. Il
finit par se dégoûter de sa charge, et la vendit. C'était un brave
officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries, son goût
pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de bien faire son
service, mais lui ôtaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire
pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le
disait sa mère, eut beaucoup de guignon. Après avoir vendu sa charge,
il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne,
pourvue d'une assez belle dot, et acheva ses jours dans le repos et dans
la dévotion.
Nous ne sommes pas heureux: ces mots reviennent plusieurs fois dans
les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, qui ne se
retira jamais du monde, se retira à peu près de la cour. Elle ne s'y fit
plus présenter qu'à de longs intervalles. Elle était lasse d'y figurer
sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait
fallu plus de frivolité et d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se
contenter du rôle qu'y jouait madame de Coulanges[12]. En 1680, elle
écrit des Rochers à sa fille: «Mon fils dit[13] qu'on se divertit fort à
Fontainebleau. Les comédies de Corneille charment toute la cour. Je
mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être obligé d'y être, et
d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en
avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en
avoir point que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était
un chagrin, et que je me vengeais à en médire, comme Montaigne de la
jeunesse: que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme
je fais, entre mademoiselle XI du Plessis et mademoiselle de Launay,
qu'au milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour
moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de
Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous ne vous
accommodassiez pas fort bien de cette vie; mais la Providence ne veut
pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi,
j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît
dans la plus agréable situation du monde; et puis tout d'un coup
c'étaient des prisons et des exils.»
Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne, de
l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy, et de l'exil
de M. et de Mme de Pomponne. Dans la société d'élite où elle vécut
toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus que
toute autre chose l'éloge de son caractère) beaucoup d'amis dévoués.
Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un grand crédit. Ceux
qu'on vient de nommer, et sur la fortune desquels elle avait fondé de
légitimes espérances, disparurent de la scène brusquement, et n'eurent
pas le temps de faire agir leur bonne volonté pour elle. Du reste, il ne
faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter ces mécomptes: elle était
trop sage pour n'être pas capable de se résigner. A la suite du passage
qui vient d'être cité, elle ajoute: «Trouvez-vous que ma fortune ait été
fort heureuse? Je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des
moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi.» Ce langage était
sincère. Sa résignation ne ressemblait point à celle de son cousin: ce
n'était point ce masque de tranquillité et de philosophie que
l'orgueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel
on voit à plein son dépit d'être annulé par la disgrâce, et sa colère
contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil.
Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa
fille ou ses propres voyages en Provence, madame de Sévigné ne vécut
point toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer
une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des comptes à ses
fermiers, ou pour réparer par les économies d'un séjour en Bretagne les
dépenses qu'en bonne mère elle s'était imposées pour le prodigue
marquis. Alors, du milieu de cette vie de conversations délicates et de
fêtes brillantes qu'elle menait à Paris, elle se trouvait tout à coup
transportée dans la solitude d'un antique manoir, à peine troublée par
les visites de quelques provinciaux XII insipides ou ridicules. Mais,
comme on le voit par ses lettres, ces temps d'exil n'avaient rien de
rude pour elle. Le plus grand de ses plaisirs, la consolation
inépuisable de sa vie, la suivait partout: c'était cette correspondance
de tous les jours qu'elle entretenait avec sa fille adorée. D'ailleurs
elle avait des amis dont la société ne lui manquait nulle part:
c'étaient ses livres chéris, Virgile, Montaigne, Molière; surtout
Pascal, qu'elle mettait de moitié à tout ce qui est beau; Arnauld et
Nicolle dont le beau langage la séduisait aux opinions de Port-Royal; et
le grand Corneille, qui la transportait d'admiration au point de la
rendre injuste pour Racine. A ce goût sérieux et passionné pour l'étude,
elle joignait une autre ressource non moins sûre contre l'ennui: c'était
ce vif amour des beautés de la nature, qu'on a eu raison de remarquer
comme un des traits caractéristiques de son génie. Dans le site
pittoresque au milieu duquel s'élevait sa demeure, dans les bois
séculaires qui l'entouraient, elle trouvait toujours de quoi charmer ses
yeux et occuper sa pensée. Elle en parle sans cesse, elle nous les
représente sous tous les aspects que leur donnaient les changements des
saisons et les diverses heures du jour, avec une admiration naïve et
poétique qui surprend, dans cette époque si peu soucieuse des champs et
des plaisirs simples qu'ils procurent, si exclusivement éblouie par
l'élégance de la vie sociale et le luxe des cours. C'est une surprise
analogue à celle qu'on éprouve souvent en lisant la Fontaine, mais plus
vive peut-être, parce qu'on s'attendait moins à trouver ce sentiment si
vrai, si passionné des grâces négligées ou des magnificences sauvages de
la nature, chez la grande dame élevée par le monde et pour le monde,
sans cesse mêlée aux plaisirs d'une société exquise, où elle avait une
place si brillante, que chez le poëte indépendant et rêveur, habitué à
s'inspirer du spectacle des champs et des bois, où d'ailleurs il
cherchait ordinairement ses modèles.
Madame de Sévigné, parvenue à la vieillesse, fit en Provence, dans
l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan
venait de célébrer sous ses yeux un double mariage, celui de son
petit-fils avec la fille d'un fermier général[14], et celui de sa
petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait commencé
l'éducation, avec le marquis de Simiane; quand madame XIII de Grignan,
dont la santé donnait des craintes depuis plusieurs années, fut atteinte
d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours en péril. Madame
de Sévigné, dans cette circonstance, ressentit avec tant de force les
émotions d'une mère tendre, et en remplit les devoirs avec tant
d'ardeur, que sa santé, jusque-là excellente, en fut gravement altérée.
Dans l'instant où madame de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba
dangereusement malade elle-même: le 10 avril 1696, elle avait cessé de
vivre. Le vœu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses
lettres fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi: «Si
j'avais un cœur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et
sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma
vie soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien
clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la
Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître
votre mère et venir en ce monde beaucoup devant vous. C'est la règle et
la raison, ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos
cœurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que
cet ordre s'observe en moi, etc.»
Du vivant même de madame de Sévigné, son talent épistolaire était
célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec
intérêt les lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les cassettes du
surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées dans ses
Mémoires. Souvent quand une lettre charmante, comme elle en écrivait
tant, avait été lue par le parent ou l'ami auquel elle s'adressait,
celui-ci en parlait, la montrait, la prêtait. Elle n'ignorait point ces
indiscrétions, et ne s'y opposait pas. Il y avait ainsi des lettres
d'elle qui couraient de main en main, et qu'on désignait par un nom tiré
de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le plus saillant.
Madame de Coulanges lui écrivait en 1673: «Je ne veux pas oublier ce qui
m'est arrivé ce matin; on m'a dit: Madame, voilà un laquais de madame de
Thianges. J'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me
dire: Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de
lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la
prairie[15]. J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse,
XIV et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles
méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont délicieuses, et
vous êtes comme vos lettres.» Il était difficile que la correspondance
de madame de Sévigné, dont plusieurs échantillons avaient eu ainsi dans
le grand monde une sorte de publicité de son vivant, demeurât ignorée
après sa mort. Ce que la société de son temps avait vu de ses lettres
avait fait trop de bruit pour que sa famille ne les conservât pas avec
un soin religieux, et pour que le public oubliât quel dépôt avait dû
rester entre les mains de ses héritiers et n'en désirât point la
publication.
Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 1726, par
les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte de Bussy, auquel
madame de Simiane avait remis des copies d'un assez grand nombre des
manuscrits de son aïeule. Cette édition fut reproduite plusieurs fois:
elle était encore très-incomplète. En 1754 il en parut une autre, dont
l'éditeur fut le chevalier de Perrin, ami de madame de Simiane. La
famille de madame de Sévigné n'avait point autorisé l'édition de l'abbé
de Bussy: elle donna son autorisation au nouvel éditeur, entre les mains
duquel elle remit les originaux de toutes les lettres déjà connues, et
de celles qui ne l'étaient pas encore. Mais comme certains passages des
premières éditions avaient soulevé beaucoup de plaintes de la part des
familles sur lesquelles madame de Sévigné révélait des détails peu
honorables, madame de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des
modifications et quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il
prît soin d'arranger tous les passages d'où l'on pouvait tirer des
conjectures fâcheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa mère. Ce
double vœu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que l'édition
de 1754, plus complète que les précédentes, et qui, de plus, a sur elles
l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est cependant
moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les éditeurs qui se
sont succédé depuis 1754 jusqu'en 1806, et qui tous ont reproduit
exactement, sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin.
Le mérite de la dernière édition, celle de M. de Monmerqué, est d'offrir
un contrôle du travail de M. de Perrin par celui des éditeurs
antérieurs, qui ne sont qu'incomplets et rarement infidèles, et une
nouvelle révision du texte sur tous les originaux XV qui ont été
conservés. M. de Monmerqué a donné ainsi au public un texte
véritablement restauré. La collection s'est encore enrichie entre ses
mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le service rendu au
public par M. de Monmerqué serait plus complet, si au texte réparé par
ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins sèches, plus
nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des lettres de
madame de Sévigné, et propre à dissiper toutes les obscurités qui s'y
rencontrent, exigerait un immense travail.
Un esprit fin, délicat, pénétrant, enjoué; une raison droite et sûre,
souvent profonde; une imagination active, mobile, féconde, qui
s'intéresse à tout, qui reproduit avec une vérité et une vivacité
singulières de mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont
frappée; une sensibilité vive et douce, qui a sa source, non dans la
tête, mais dans le cœur; qui s'épanche aisément, abondamment, et dont
toutes les émotions se communiquent: tels sont les éléments divers dont
se compose le génie de madame de Sévigné. Pour se révéler avec toute
leur force et tout leur éclat quand elle tient la plume, ces dons
heureux de sa nature n'ont pas besoin que le travail et l'art viennent
les élaborer, les combiner, les transformer. Pour être spirituelle,
aimable, profonde, entraînante, madame de Sévigné n'a pas besoin de
vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer à ses
facultés: elle n'a qu'à être elle-même. Le naturel, l'abandon, l'élan
spontané, ces qualités, chez elle, accompagnent toutes les autres, pour
en doubler le prix.
De là ce style négligé, naïf, expressif, plein de saillies, pittoresque,
hardi, varié, qui dans sa familiarité prend tous les tons et rassemble
tous les genres d'éloquence, même l'éloquence sublime.
Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y
trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle: elles
forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs: mais
cet intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu à leur succès. Ce
qui fait le charme le plus puissant de ce recueil, c'est la mise en
œuvre de tant d'événements grands et petits, par l'esprit et par
l'imagination de madame de Sévigné. Ce qui frappe, ce qui séduit, c'est
bien moins l'importance ou la nouveauté des faits, que la finesse ou
l'élévation du penseur, que le coloris du peintre. A qui en douterait,
il n'y aurait qu'à faire lire les lettres qu'elle écrit des Rochers: là,
elle est bien loin de la cour, elle XVI ignore toutes les nouvelles:
ces lettres ont-elles moins d'agrément? Elle nous attache alors
seulement par la nature de ses sentiments et de ses pensées, et par la
forme dont elle les revêt; elle nous intéresse aux plus petites choses,
par la manière vive dont elle les sent, les conçoit, les exprime.
Madame de Sévigné est naturelle, naïve: mais il faut bien se garder, en
lui appliquant ces mots, de les prendre ou de paraître les prendre dans
un sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas, ne peut pas être l'instinct
aveugle d'un talent qui s'ignore lui-même, comme semblent le croire
beaucoup de ses admirateurs, qui, en appréciant son génie, n'ont à la
bouche que les mots de candeur, ingénuité, abandon, et retournent et
commentent ces mots en tant de façons et en leur laissant un sens si
étendu, qu'ils font d'elle, en vérité, une sorte de phénomène
impossible, une femme d'esprit et de génie de la société de Louis XIV,
presque aussi naturelle et aussi spontanée que l'arbre qui donne son
fruit[16]. Formée à l'école des anciens par Ménage; élevée dans l'amour
intelligent des choses délicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant
au milieu d'un monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait;
habituée, dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs[17] sur son
esprit et son bien dire, madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses
lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par
une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne
travaillait point ses lettres: qui oserait l'en accuser[18]? mais XVII
croyons que, sans y mettre aucun apprêt, sans se préoccuper de leur
succès pour le présent ni pour l'avenir, elle avait conscience et se
sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les réflexions
fines, tous les mots éloquents que son fertile génie trouvait sans
peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles étaient l'objet,
elle y souscrivait sans en être fière, sans en concevoir de hautes
espérances de gloire, mais non sans en être agréablement flattée. Disons
même qu'il est presque impossible qu'en les écrivant, malgré la rapidité
avec laquelle courait sa plume, elle ne se plût souvent à exciter
encore, par un léger et facile effort, l'enjouement, la finesse, la
verve de son esprit, soit pour se divertir par cette épreuve faite en
jouant sur elle-même, soit pour mieux satisfaire son obligeant désir
d'amuser sa fille ou ses amis, soit même pour s'attirer ces éloges, ces
admirations, dont elle ne croyait, au reste, qu'une partie, et dont sans
doute elle se fût passée très-aisément. Cette espèce de calcul ingénieux
et rapide, qui n'est qu'un léger coup de fouet donné à l'esprit,
qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce
passage, qui, nous n'en doutons pas, a été écrit aussi vite que
d'autres: «Je ne vois pas, dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez
à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être
auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des
harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on
vous fait des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela: vous êtes
accablée; moi-même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait
votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans
quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place;
elle vous attend dans quelque moment perdu, pour vous faire au moins
souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle,
m'avez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle
qui ne vous a jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux
jours; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui
même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous ai empêchée de mourir
d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère
troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre:
présentement XVIII je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et les
représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me
semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui
donnez quelque espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez
vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage[19]. Le devoir et
la raison sont autour de vous, et ne vous donnent pas un moment de
repos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés, je leur suis
contraire et ils me le sont: le moyen qu'ils vous laissent le temps de
lire de pareilles lanterneries?»
On fait très-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de la
composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute idée
d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de cette
femme unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, et de
proclamer le naturel comme étant l'attribut propre et distinctif de son
génie. Mais, pour la juger au vrai point de vue, pour mieux saisir les
traits de cette délicate physionomie, il faut reconnaître que le naturel
se mélange chez elle d'une douce et facile coquetterie. Madame de
Sévigné unit fréquemment à une naïveté très-réelle, des raffinements
ingénieux, quelquefois même légèrement subtils. Elle est femme ingénue
et elle est artiste habile: mais, ce qu'il ne faut pas oublier, son art
lui-même est tout de premier mouvement; ses raffinements lui coûtent
peu; ils sont improvisés comme le reste. C'est une précieuse pleine de
bonhomie, de feu et d'abandon; c'est un bel esprit qui improvise d'après
son âme et son cœur, et qui désirant de plaire aux autres, y tient
bien plus pour les autres que pour lui-même.
P. JACQUINET.
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