216.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 17 janvier 1680.
Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'était une consolation de
recevoir une grande lettre de vous; présentement ce m'est une véritable
peine; et quand je pense à celle que vous avez d'écrire, et au mal
sensible que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'écrire
assez peu. Si vous êtes incommodée, il faut ne point écrire; si vous ne
l'êtes pas, il ne faut point écrire; enfin, si vous avez quelque soin de
vous et quelque amitié pour moi, il faut, par nécessité ou par
précaution, garder cette conduite. Si vous êtes mal, reposez-vous; si
vous êtes bien, conservez-vous; et puisque cette santé si précieuse,
dont on ne connaît le bonheur qu'après l'avoir perdue, vous oblige à
vous ménager, croyez que ce doit être votre unique affaire, et celle
dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accablée de
la dépense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gâter encore vos
affaires en Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'être
à Grignan, c'est le seul lieu, dites-vous, où vous ne dépensez rien: je
comprends qu'un peu de séjour dans votre château ne vous serait pas
inutile à cet égard; mais vous n'êtes plus en état de mettre cette
considération au premier rang; votre santé doit aller la première, c'est
ce qui doit vous conduire; et quelle raison pourrait obliger ceux qui
vous aiment à vous laisser dans un air qui vous fait périr visiblement?
Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix et de Salon, que vous devez
attendre à l'être encore plus de celle de Grignan. Ainsi, ma fille, il
faudra prendre une résolution sage; il faudra, quand vous serez ici,
n'être plus, comme vous êtes toujours, un pied en l'air: il n'y a
rien de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style,
puisque vous changez de santé et de tempérament; vous devez dire, Je ne
puis plus voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler
sincèrement de votre état à M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas
vous perdre, et qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous
sont nécessaires, il semble au contraire que vous vouliez le tromper et
vous tromper aussi, en disant, Je me porte parfaitement bien, quand vous
vous portez parfaitement mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces
manières, qui jusqu'ici n'ont servi qu'à détruire votre santé. Nous en
parlerons encore: mais je ne puis m'empêcher de vous dire tout ceci, sur
quoi vous pouvez faire des réflexions.
Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison
d'être étonnée de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette
disgrâce; il ne paraît point que ce soit une victime: elle a voulu une
place que le roi l'a empêchée d'avoir: il y a bien à dire des épigrammes
là-dessus. Quand elle a vu que toute cette distinction était réduite à
une augmentation de pension, elle a parlé, elle s'est plainte; elle est
venue à Paris; j'y viens, j'y suis encore, etc. Il ne serait pas
impossible de tourner la suite de ces vers. On ne la voit point du tout,
ni frère, ni sœur, ni tante, ni cousine: elle n'a que madame de
Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce
qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est très-bien
servie là-bas; elle espère qu'elle retournera bientôt. Il y a des gens
qui croient qu'elle pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle
change de vie; une plus longue retraite ne serait pas soutenable. On ne
voit pas non plus madame de Rochefort; c'est une belle femme de moins
dans les fêtes qui se font pour les grandes noces.
Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut
fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil,
dans la chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille:
l'après-dîner, une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises
données par le roi et par la reine. Si je vois quelqu'un avant que
d'envoyer cette lettre, qui soit revenu de la cour, je vous ferai une
addition. Mais voyez comme il est bon de se tourmenter un peu pour avoir
des places; il est certain que celles qui avaient été nommées pour dames
d'honneur de cette princesse avaient fait leurs diligences. Le hasard
veut que madame de Buri[561], qui est à cinquante lieues d'ici,
tombe dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois, elle en
parle à M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve
qu'elle est tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs
d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait
écrire le père Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas
Janséniste comme madame de Vibraye; c'est avec ce mot qu'on a
supprimé celle-ci, quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice,
qui est, pour la doctrine, comme celle des jésuites. Enfin le courrier
part, et on l'attend demain. Madame de Lavardin fait présent à madame de
Buri d'une robe noire, d'une jupe, d'un mouchoir de point avec les
manchettes, tout cela prêt à mettre. La Senneterre a eu beau tortiller
autour du Bourdaloue; point de nouvelles. Vous êtes étonnée que la
presse soit si grande, vous n'êtes pas la seule; mais la rage est d'être
là in ogni modo. Voilà donc une amie de M. le coadjuteur encore
placée: c'est un moulin à paroles, comme vous savez; elle parle Buri,
c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour être à
cette place. Celle de la maréchale de Clérembault est fort
extraordinaire; elle est protégée par Madame, qui voudrait bien en faire
une dame de la reine. Elle va à la cour, comme si de rien n'était; il ne
semble pas qu'elle se souvienne d'avoir été et de n'être plus
gouvernante[562],
Et trouve le chagrin que Monsieur lui prescrit
Trop digne de mépris pour y prêter l'esprit.
Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout
de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, où je
vois danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la même
inclination pour la danse que sa sœur d'Adhémar? Il ne faudrait plus
que cet agrément pour la rendre trop aimable: ah! ma fille,
divertissez-vous de cette jolie enfant; ne la mettez point en lieu
d'être gâtée; j'ai une extrême envie de la voir.
Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est témoin:
je lui dis lundi matin que j'avais songé toute la nuit d'une madame de
Rus; que je ne comprenais pas d'où me revenait cette idée, et que
je voulais vous demander des nouvelles de cette sorcière. Là-dessus je
reçois votre lettre, et justement vous m'en parlez, comme si vous
m'aviez entendue; ce hasard m'a paru plaisant: me voilà donc instruite
de ce que je voulais vous demander. Je n'ai pas oublié le comte de Suze.
M. de Saint-Omer son frère a été à l'extrémité; il a reçu tous les
sacrements; il ne voulait point être saigné avec une grosse fièvre, une
inflammation; le médecin anglais le fit saigner par force; jugez s'il en
avait besoin; et ensuite avec son remède il l'a ressuscité, et dans
trois jours il jouera à la fossette. Hélas! cette pauvre lieutenante
qui aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le sût pas,
la voilà morte, et très-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis
toujours surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de
vous plaindre que je vous ai mal élevée; si vous aviez appris à prendre
le temps comme il vient, cela vous aurait extrêmement amusée.
N'avez-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux qui
ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier
d'honneur; M. le maréchal de Bellefonds, premier écuyer; M. de
Saint-Géran, rien. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette
folie est passée jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les délices de
Quimper; je crois pourtant qu'il est présentement à Nantes, et qu'il
sera ici à la fin du mois; vous voyez bien que je l'ai mieux élevé que
vous: j'espère que dans quinze jours il n'y paraîtra pas, et qu'il sera
prêt à partir avec les autres. N'écrivez point, et gardez-vous bien de
répondre à toutes ces causeries, dont je ne me souviendrai plus moi-même
dans trois semaines. Si la santé de Montgobert peut s'accommoder à
écrire pour vous, elle vous soulagera entièrement, sans même que vous
ayez la peine de dicter: elle écrit comme nous.
J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées
de lait. Hélas! ma fille, je change à toute heure; je ne sais ce que je
veux: c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé; il
faut me pardonner, si je cours à tout ce que je crois de meilleur; et
c'est toujours sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis.
Pour vous, ma très-chère, n'en changez point sur la bonne opinion que
vous devez avoir de vous, malgré les procédés désobligeants de la
fortune. En vérité, si elle voulait, M. et madame de Grignan tiendraient
fort bien leur place à la cour: mais vous savez où cela est réglé,
et l'inutilité du chagrin qu'on ne peut s'empêcher d'en avoir.
Je ne sais rien encore de ce qui s'est passé à la noce. J'ignore si ce
fut à la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai
faire mon paquet chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai
appris. Cependant, je vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus
extraordinaire que vous puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit
faire hier sa barbe; il était rasé; ce n'est point une illusion, ni une
de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité; toute la cour en fut
témoin; et madame de Langeron prenant son temps qu'il avait les pattes
croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des
boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa
patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être
l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes
les perruques: voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de
Conti était inestimable; c'était une broderie de diamants fort gros, qui
suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de
paille. On dit que la couleur de paille ne réussissait pas, et que
madame de Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de
Condé, en a été malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on
ne doit point se consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle
de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour
les trois jours. Mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le
Prince était garnie de diamants.
La famosa spada,
All' cui valore ogni vittoria è certa.
La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de
diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement
belle, et parée, et contente.
Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime
Un époux que l'on doit aimer!
216.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 17 janvier 1680.
Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'était une consolation de
recevoir une grande lettre de vous; présentement ce m'est une véritable
peine; et quand je pense à celle que vous avez d'écrire, et au mal
sensible que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'écrire
assez peu. Si vous êtes incommodée, il faut ne point écrire; si vous ne
l'êtes pas, il ne faut point écrire; enfin, si vous avez quelque soin de
vous et quelque amitié pour moi, il faut, par nécessité ou par
précaution, garder cette conduite. Si vous êtes mal, reposez-vous; si
vous êtes bien, conservez-vous; et puisque cette santé si précieuse,
dont on ne connaît le bonheur qu'après l'avoir perdue, vous oblige à
vous ménager, croyez que ce doit être votre unique affaire, et celle
dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accablée de
la dépense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gâter encore vos
affaires en Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'être
à Grignan, c'est le seul lieu, dites-vous, où vous ne dépensez rien: je
comprends qu'un peu de séjour dans votre château ne vous serait pas
inutile à cet égard; mais vous n'êtes plus en état de mettre cette
considération au premier rang; votre santé doit aller la première, c'est
ce qui doit vous conduire; et quelle raison pourrait obliger ceux qui
vous aiment à vous laisser dans un air qui vous fait périr visiblement?
Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix et de Salon, que vous devez
attendre à l'être encore plus de celle de Grignan. Ainsi, ma fille, il
faudra prendre une résolution sage; il faudra, quand vous serez ici,
n'être plus, comme vous êtes toujours, un pied en l'air: il n'y a
rien de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style,
puisque vous changez de santé et de tempérament; vous devez dire, Je ne
puis plus voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler
sincèrement de votre état à M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas
vous perdre, et qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous
sont nécessaires, il semble au contraire que vous vouliez le tromper et
vous tromper aussi, en disant, Je me porte parfaitement bien, quand vous
vous portez parfaitement mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces
manières, qui jusqu'ici n'ont servi qu'à détruire votre santé. Nous en
parlerons encore: mais je ne puis m'empêcher de vous dire tout ceci, sur
quoi vous pouvez faire des réflexions.
Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison
d'être étonnée de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette
disgrâce; il ne paraît point que ce soit une victime: elle a voulu une
place que le roi l'a empêchée d'avoir: il y a bien à dire des épigrammes
là-dessus. Quand elle a vu que toute cette distinction était réduite à
une augmentation de pension, elle a parlé, elle s'est plainte; elle est
venue à Paris; j'y viens, j'y suis encore, etc. Il ne serait pas
impossible de tourner la suite de ces vers. On ne la voit point du tout,
ni frère, ni sœur, ni tante, ni cousine: elle n'a que madame de
Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce
qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est très-bien
servie là-bas; elle espère qu'elle retournera bientôt. Il y a des gens
qui croient qu'elle pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle
change de vie; une plus longue retraite ne serait pas soutenable. On ne
voit pas non plus madame de Rochefort; c'est une belle femme de moins
dans les fêtes qui se font pour les grandes noces.
Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut
fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil,
dans la chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille:
l'après-dîner, une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises
données par le roi et par la reine. Si je vois quelqu'un avant que
d'envoyer cette lettre, qui soit revenu de la cour, je vous ferai une
addition. Mais voyez comme il est bon de se tourmenter un peu pour avoir
des places; il est certain que celles qui avaient été nommées pour dames
d'honneur de cette princesse avaient fait leurs diligences. Le hasard
veut que madame de Buri[561], qui est à cinquante lieues d'ici,
tombe dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois, elle en
parle à M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve
qu'elle est tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs
d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait
écrire le père Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas
Janséniste comme madame de Vibraye; c'est avec ce mot qu'on a
supprimé celle-ci, quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice,
qui est, pour la doctrine, comme celle des jésuites. Enfin le courrier
part, et on l'attend demain. Madame de Lavardin fait présent à madame de
Buri d'une robe noire, d'une jupe, d'un mouchoir de point avec les
manchettes, tout cela prêt à mettre. La Senneterre a eu beau tortiller
autour du Bourdaloue; point de nouvelles. Vous êtes étonnée que la
presse soit si grande, vous n'êtes pas la seule; mais la rage est d'être
là in ogni modo. Voilà donc une amie de M. le coadjuteur encore
placée: c'est un moulin à paroles, comme vous savez; elle parle Buri,
c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour être à
cette place. Celle de la maréchale de Clérembault est fort
extraordinaire; elle est protégée par Madame, qui voudrait bien en faire
une dame de la reine. Elle va à la cour, comme si de rien n'était; il ne
semble pas qu'elle se souvienne d'avoir été et de n'être plus
gouvernante[562],
Et trouve le chagrin que Monsieur lui prescrit
Trop digne de mépris pour y prêter l'esprit.
Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout
de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, où je
vois danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la même
inclination pour la danse que sa sœur d'Adhémar? Il ne faudrait plus
que cet agrément pour la rendre trop aimable: ah! ma fille,
divertissez-vous de cette jolie enfant; ne la mettez point en lieu
d'être gâtée; j'ai une extrême envie de la voir.
Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est témoin:
je lui dis lundi matin que j'avais songé toute la nuit d'une madame de
Rus; que je ne comprenais pas d'où me revenait cette idée, et que
je voulais vous demander des nouvelles de cette sorcière. Là-dessus je
reçois votre lettre, et justement vous m'en parlez, comme si vous
m'aviez entendue; ce hasard m'a paru plaisant: me voilà donc instruite
de ce que je voulais vous demander. Je n'ai pas oublié le comte de Suze.
M. de Saint-Omer son frère a été à l'extrémité; il a reçu tous les
sacrements; il ne voulait point être saigné avec une grosse fièvre, une
inflammation; le médecin anglais le fit saigner par force; jugez s'il en
avait besoin; et ensuite avec son remède il l'a ressuscité, et dans
trois jours il jouera à la fossette. Hélas! cette pauvre lieutenante
qui aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le sût pas,
la voilà morte, et très-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis
toujours surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de
vous plaindre que je vous ai mal élevée; si vous aviez appris à prendre
le temps comme il vient, cela vous aurait extrêmement amusée.
N'avez-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux qui
ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier
d'honneur; M. le maréchal de Bellefonds, premier écuyer; M. de
Saint-Géran, rien. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette
folie est passée jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les délices de
Quimper; je crois pourtant qu'il est présentement à Nantes, et qu'il
sera ici à la fin du mois; vous voyez bien que je l'ai mieux élevé que
vous: j'espère que dans quinze jours il n'y paraîtra pas, et qu'il sera
prêt à partir avec les autres. N'écrivez point, et gardez-vous bien de
répondre à toutes ces causeries, dont je ne me souviendrai plus moi-même
dans trois semaines. Si la santé de Montgobert peut s'accommoder à
écrire pour vous, elle vous soulagera entièrement, sans même que vous
ayez la peine de dicter: elle écrit comme nous.
J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées
de lait. Hélas! ma fille, je change à toute heure; je ne sais ce que je
veux: c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé; il
faut me pardonner, si je cours à tout ce que je crois de meilleur; et
c'est toujours sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis.
Pour vous, ma très-chère, n'en changez point sur la bonne opinion que
vous devez avoir de vous, malgré les procédés désobligeants de la
fortune. En vérité, si elle voulait, M. et madame de Grignan tiendraient
fort bien leur place à la cour: mais vous savez où cela est réglé,
et l'inutilité du chagrin qu'on ne peut s'empêcher d'en avoir.
Je ne sais rien encore de ce qui s'est passé à la noce. J'ignore si ce
fut à la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai
faire mon paquet chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai
appris. Cependant, je vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus
extraordinaire que vous puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit
faire hier sa barbe; il était rasé; ce n'est point une illusion, ni une
de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité; toute la cour en fut
témoin; et madame de Langeron prenant son temps qu'il avait les pattes
croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des
boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa
patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être
l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes
les perruques: voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de
Conti était inestimable; c'était une broderie de diamants fort gros, qui
suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de
paille. On dit que la couleur de paille ne réussissait pas, et que
madame de Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de
Condé, en a été malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on
ne doit point se consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle
de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour
les trois jours. Mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le
Prince était garnie de diamants.
La famosa spada,
All' cui valore ogni vittoria è certa.
La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de
diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement
belle, et parée, et contente.
Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime
Un époux que l'on doit aimer!