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Jules César : tragédie en cinq actesROME. — UNE RUE

Jules César : tragédie en cinq actes
Chapitre 1 / 18

ROME. — UNE RUE

(Entrent FLAVIUS, MARULLUS et une cohue de citoyens.)

 

FLAVIUS.

Hors d’ici ! à la maison, vous paresseuses créatures, allez-vous- en à la maison ; est-ce un jour de fête ? Quoi ! ne savez-vous pas qu’étant ouvriers, vous ne devez pas vous promene en un jour de travail sans le signe de votre profession ? Parle de quel métier es-tu ?

PREMIER CITOYEN.

Hé, seigneur, je suis charpentier.

MARULLUS.

Où sont ton tablier de cuir et ta règle ? Que fais-tu avec tes plus beaux habits sur toi ? Vous, monsieur, de quel métier êtes-vous ?

SECOND CITOYEN.

Vraiment, seigneur, quant à être2 un bel ouvrier, je ne suis, comme vous diriez, qu’un rapiéceur.

MARULLUS.

Mais de quel métier es-tu ? réponds-moi directement.

SECOND CITOYEN.

D’un métier, seigneur, que, j’espère, je puis exercer en sûreté de conscience; qui est d’être, en vérité, seigneur, raccommodeur de mauvaises semelles.

MARULLUS.

Quel métier, toi drôle ? toi méchant drôle, quel métier ?

SECOND CITOYEN.

Non, je vous en supplie, seigneur, ne vous fâchez pas3 contre moi; cependant, si vous êtes déchiré, je puis vous raccommoder.

MARULLUS.

Que veux-tu dire par cela ? Me raccommoder, toi impertinent individu !

SECOND CITOYEN.

Mais oui, seigneur, vous raccommoder.

FLAVIUS.

Tu es un savetier, n’est-ce pas ?

SECOND CITOYEN.

Vraiment, seigneur, tout ce qui me fait4 vivre est gagne avec l’alêne : je ne me mêle aux affaires des commerçants et aux affaires des femmes, qu’avec l’alêne. Je suis en vérité, seigneur, chirurgien de vieux souliers; quand ils sont en grand danger, je les rétablis5. Tous les hommes élégants qui ont jamais marché sur du cuir de vache sont allés sur l’ouvrage de mes mains6.

FLAVIUS.

Mais pourquoi n’es-tu pas dans ta boutique aujourd’hui ? pourquoi conduis-tu ces gens à travers les rues ?

SECOND CITOYEN.

Vraiment, seigneur, pour faire user leurs souliers, afin de me procurer plus d’ouvrage. Mais en vérité, seigneur, nous faisons fête pour voir César et nous réjouir de son triomphe.

MARULLUS.

Pourquoi vous réjouir ? quelle conquête apporte-t-il ici ? Quels tributaires le suivent à Rome pour orner, captifs enchaînés7, les roues de son char ? Vous bûches, vous pierres, vous pires que les objets inanimés ! O vous, cœurs durs, vous cruels hommes de Rome, ne connaissiez-vous pas Pompée ? Souventes fois8 vous avez grimpé sur les murs et les créneaux, sur les tours et les fenêtres, oui, aux sommets des cheminées, vos enfants dans vos bras, et là vous vous êtes assis tout le long du jour, attendant patiemment9 pour voir le grand Pompée passer dans les rues de Rome. Et quand vous voyiez son char seulement apparaître, n’avez-vous pas poussé 10 une exclamation universelle, de sorte que le Tibre tremblait sous ses bords, d’entendre la répercussion de vos cris sur ses rivages creux ? Et maintenant revêtez-vous vos plus beaux habits ? Et maintenant choisissez-vous un jour de fète ? Et maintenant répandez-vous des fleurs sur le chemin de celui qui revient triomphant du sang de Pompée 11 ? Allez-vous-en 12 ! Courez à vos maisons, tombez à genoux, priez les dieux de suspendre le fléau qui nécessairement doit éclater sur cette ingratitude.

FLAVIUS.

Allez, allez, bons concitoyens; et, pour cette faute, rassemblez tous les pauvres gens de votre condition; attirez-les sur les bords du Tibre, et laissez couler vos larmes13 dans le canal jusqu’à ce que le courant le plus bas effleure14 les bords les plus élevés de tous.

(Sortent les citoyens.)

Voyez si le plus vil métal de leur âme n’est pas ému ! Dans leur culpabilité, ils disparaissent sans rien dire15. Descendez par là du côté du Capitole; j’irai par ici : dépouillez les images, si vous les trouvez revêtues d’ornements.

MARULLUS.

Pouvons-nous agir ainsi ? Vous savez que c’est la fête des Lupercales.

FLAVIUS.

Ce n’est pas la question : ne laissons aucune image suspendue avec les trophées de César. J’irai çà et là, et je chasserai le vulgaire des rues; faites de même vous aussi, où vous apercevrez des attroupements16 Ces plumes qui croissent, arrachées à l’aile de César, le feront voler à un degré ordinaire; lui qui autrement planerait au-dessus de la vue des hommes, et nous garderait tous dans une crainte servile.

(Ils sortent.)