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Jules César : tragédie en cinq actesTOUJOURS PRÈS DE PHILIPPES. — UNE AUTRE PARTIE DU CHAMP DE BATAILLE

Jules César : tragédie en cinq actes
Chapitre 16 / 18

TOUJOURS PRÈS DE PHILIPPES. — UNE AUTRE PARTIE DU CHAMP DE BATAILLE

(Alarme. Entrent CASSIUS et TITINIUS.)

 

CASSIUS.

Oh ! regarde, Titinius, regarde, les scélérats s’enfuient ! Je suis devenu moi-même un ennemi pour les miens : mon enseigne ici tournait le dos, je tuai le lâche et je lui pris le drapeau.

TITINIUS.

O Cassius, Brutus donna le signal trop tôt; ayant quelques avantages sur Octave, il prit la chose trop ardemment : ses soldats se mirent à piller pendant que nous étions tous enveloppés par Antoine. (Entre PINDARE.)

(Entre PINDARE.)

PINDARE.

Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin; Marc-Antoine est dans vos tentes, seigneur : fuyez donc, noble Cassius, fuyez plus loin.

CASSIUS.

Cette colline est assez éloignée. Regarde, regarde, Titinius; est-ce que ce sont mes tentes où j’aperçois le feu ?

TITINIUS.

Oui, seigneur.

CASSIUS.

Titinius, si tu m’aimes, monte sur mon cheval, et enfonce-lui les éperons, jusqu’à ce qu’il t’ait conduit vers ces troupes là-has et t’ait ramené ici, afin que je sois assuré si ces troupes sont amies ou ennemies.

TITINIUS.

Je serai de retour ici dans l’espace d’une pensée.

(Il sort.)

CASSIUS.

Va, Pindare, monte plus haut sur cette colline; ma vue fut toujours trouble; regarde Titinius, et dis-moi ce que tu remarques sur le champ de bataille.

(Pindare monte.)

En ce jour je respirai pour la première fois : le temps a décrit son cercle, et je finirai là où j’ai commencé; ma vie a fourni sa carrière. Coquin, quelles nouvelles ?

PINDARE.

Oh ! seigneur !

CASSIUS.

Quelles nouvelles ?

PINDARE, d’en haut.

Titinius est enveloppé par des cavaliers, qui jouent de l’éperor pour le rejoindre; cependant il avance toujours. Maintenant ils sont presque sur lui ; maintenant, Titinius ! maintenant quelques-uns mettent pied à terre : oh ! il met pied à terre lui aussi : il est pris; et, écoutez ! ils poussent des cris de joie.

(Acclamation.)

CASSIUS.

Descends, ne regarde pas davantage. Oh ! lâche que je suis, de vivre assez longtemps pour voir mon meilleur ami pris sous mes yeux.

(PINDARE descend.)

Viens ici, coquin : je t’ai fait prisonnier dans la Parthie, et je t’ai fait jurer alors en te sauvant la vie, que tout ce que je te commanderais, tu l’essayerais. Allons maintenant, tiens ton serment ! Sois maintenant un homme libre; et, avec cette bonne épée qui traversa les entrailles de César, perce cette poitrine. Ne t’arrête pas à me répondre : tiens, prends la poignée; et lorsque mon visage sera couvert, comme il l’est maintenant, dirige l’épée. César, tu es vengé par l’épée même qui te tua.

(II meurt.)

PINDARE.

Ainsi je suis libre; cependant je n’aurais pas voulu l’être devenu ainsi, si j’avais osé faire ma volonté. 0 Cassius ! bien loin de cette contrée Pindare va fuir, dans des lieux où jamais Romain n’entendra parler de lui.

(Il sort.)

(Rentre TITINIUS avec MESSALA.)

MESSALA.

Ce n’est qu’un échange, Titinius; car Octave est culbuté par l’armée du noble Brutus, comme les légions de Cassius le sont par Antoine.

TITINIUS.

Ces nouvelles rassureront bien Cassius.

MESSALA.

Où l’avez-vous laissé ?

TITINIUS.

Sur cette colline, tout découragé, avec Pindare son esclave.

MESSALA.

N’est-ce pas lui qui est étendu sur le sol ?

TITINIUS.

Il n’est pas étendu comme un être vivant. Oh ! mon cœur !

MESSALA.

N’est-ce pas lui ?

TITINIUS.

Non, c’était lui, Messala, mais Cassius n’est plus. 0 soleil couchant ! De même que tu t’enfonces le soir au milieu de tes rouges rayons, ainsi les jours de Cassius disparaissent dans son sang vermeil; le soleil de Rome est couché ! Notre jour est fini; que les nuages, les rosées et les dangers arrivent; notre tâche est finie ! C’est l’erreur sur mon succès qui a causé cet acte.

MESSALA.

L’erreur sur un bon succès a causé cet acte. 0 erreur odieuse, fille de la mélancolie ! Pourquoi montres-tu aux pensées promptes des hommes les choses qui ne sont pas ? 0 erreur, rapidement conçue, tu n’arrives jamais à une heureuse naissance, sans tuer la mère qui t’a engendrée !

TITINIUS.

Eh ! Pindare ! où es-tu, Pindare ?

MESSALA.

Cherche-le, Titinius, pendant que j’irai à la rencontre du noble Brutus, pour enfoncer cette nouvelle dans ses oreilles : je puis dire, l’enfoncer ; car l’acier perçant et les dards envenimés seront aussi bien venus aux oreilles de Brutus que la nouvelle de ce spectacle.

TITINIUS.

Hâtez-vous, Messala, et je chercherai Pindare pendant ce temps.

(Sort MESSALA.)

Pourquoi m’as-tu envoyé, brave Cassius ? N’ai-je pas rencontré tes amis ? N’ont-ils pas placé sur mon front cette couronne de victoire en m’ordonnant de te la remettre ? N’as-tu pas entendu leurs acclamations ? Hélas ! tu as mal interprété le tout ! Mais, tiens, prends cette guirlande sur ton front; ton Brutus m’a dit de te la remettre, et je veux exécuter son ordre. Brutus, viens vite, et vois combien j’estimais Caius Cassius. Avec votre permission, dieux; c’est le rôle d’un Romain : viens, épée de Cassius, et trouve le cœur de Titinius.

(II meurt.)

(Alarme. Rentrent MESSALA, avec BRUTUS, le jeune CATON, STRATON VOLUMNIUS et LUCILIUS.)

BRUTUS.

Où, Messala, où gît son corps ?

MESSALA.

Voici, là-bas; et Titinius pleure sur lui.

BRUTUS.

Le visage de Titinius est tourné vers le ciel.

CATON.

Il est tué.

BRUTUS.

O Jules César, tu es encore puissant ! ton esprit erre dans ces lieux, et dirige nos épées vers nos propres entrailles.

(Sourdes alarmes.)

CATON.

Brave Titinius ! regardez, s’il n’a pas couronné Cassius mort !

BRUTUS.

Y a-t-il encore vivants deux Romains tels que ceux-ci ? Toi, le dernier de tous les Romains, repose en paix ! Il est impossible que Rome engendre jamais ton égal. Amis, je dois à cet homme mort plus de larmes que vous ne me verrez lui en donner. J’en trouverai le temps, Cassius, j’en trouverai le temps. Venez donc et envoyez son corps à Thassos : ses funérailles ne se feront pas dans notre camp, de peur qu’elles ne nous abattent. Lucilius, viens; et viens, jeune Caton; allons au champ de bataille. Labéon et Flavius, faites avancer nos armées : il est trois heures; et cependant, Romains, avant la nuit nous tenterons la fortune dans un second combat.

(Ils sortent.)