Jules César : tragédie en cinq actes — DEVANT LA TENTE DE BRUTUS, AU CAMP PRÈS DE SARDES
DEVANT LA TENTE DE BRUTUS, AU CAMP PRÈS DE SARDES
(Tambour. Entrent BRUTUS, LUCILIUS, TITINIUS, et des soldats; PINDARE vient à leur rencontre; LUCIUS à quelque distance.)
BRUTUS.
Halte, holà !
LUCILIUS.
Donnez le mot d’ordre, holà ! halle !
BRUTUS.
Eh bien, Lucilius Cassius approche-t-il ?
LUCILIUS.
Il est tout près, et Pindare arrive pour nous saluer de la part de son maître.
(PINDARE donne une lettre à BRUTUS.)
BRUTUS.
Il me salue en ami. Votre maître, Pindare, par son changement et par ses mauvais officiers, m’a donné quelque grave raison de désirer que les choses accomplies ne le fussent pas; mais, s’il est proche, je serai éclairé.
PINDARE.
Je ne doute pas que mon noble maître ne vous paraisse tel qu’il est, plein d’égards et d’honneur.
BRUTUS.
Ce n’est pas douteux. — Un mot, Lucilius, informez-moi de la façon dont il vous reçut.
LUCILIUS.
Avec assez de courtoisie et d’égards ; mais pas avec cette familiarité, ni ces entretiens libres et amicaux que je lui ai connus autrefois.
BRUTUS.
Tu me dépeins un ami chaud qui se refroidit : remarque toujours, Lucilius, que, quand l’affection commence à languir et à décroître, elle emploie un redoublement de politesse 125. Il n’y a pas de ruses dans la simple et franche loyauté : mais les hommes perfides, comme les chevaux pleins de feu sous la main, font bravement montre d’ardeur et promettent merveilles; mais, lorsqu’ils doivent endurer le cruel éperon, ils laissent tomber la tête, et, comme des rosses trompeuses, faiblissent dans l’épreuve. Son armée vient-elle ?
LUCILIUS.
Ils veulent loger ce soir à Sardes; la plus grande partie, urtout la cavalerie, marche avec Cassius.
(Marche au dehors.)
BRUTUS.
Écoutez, il est arrivé : allons amicalement à sa rencontre.
(Entrent CASSIUS et des soldats.)
CASSIUS.
Halte, holà !
BRUTUS.
Halte, holà ! faites circuler le mot d’ordre.
AU DEHORS.
Halte !
AU DEHORS.
Halte !
AU DEHORS.
Halte !
CASSIUS.
Très noble frère, vous m’avez fait injure.
BRUTUS.
Soyez mes juges, ô dieux ! Fais-je injure à mes ennemis et si cela n’est pas, comment ferais-je injure à un frère ?
CASSIUS.
Brutus, votre froide réserve cache des injures; et quand vous me la montrez. . .
BRUTUS.
Cassius, modérez-vous ; dites vos griefs doucement, je vous connais bien; ne nous disputons pas, sous les yeux de nos deux armées ici réunies qui ne devraient s’apercevoir que de notre affection; faites-les éloigner : puis dans ma tente, Cassius, exposez vos griefs, et là je les écouterai.
CASSIUS.
Pindare, dites à nos capitaines de conduire leurs troupes un peu plus loin.
BRUTUS.
Lucilius, faites de même; et que personne ne vienne nous trouver en notre tente avant que nous ayons fini notre conférence. Que Lucius et Titinius gardent la porte.
(Ils sortent.)