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Jules César : tragédie en cinq actesTOUJOURS A HOME. — UNE PIÈCE DU PALAIS DE CÉSAR

Jules César : tragédie en cinq actes
Chapitre 5 / 18

TOUJOURS A HOME. — UNE PIÈCE DU PALAIS DE CÉSAR

(Tonnerre et éclair. — Entre CÉSAR, en robe de chambre.)

 

CÉSAR.

Ni le ciel ni la terre n’ont été en paix cette nuit ; trois fois Calphurnia s’est écriée dans son sommeil : « Au secours ! holà ! On assassine César ! » — Qui est à l’extérieur91 ?

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.

Mon seigneur ?

CÉSAR.

Va dire aux prêtres de faire un prompt sacrifice, et de m’apporter leurs opinions du résultat.

LE SERVITEUR.

J’y vais, mon seigneur.

(Il sort.)

(Entre CALPHURNIA.)

CALPHURNIA.

Que voulez-vous, César ? Pensez-vous sortir ? Vous ne bougerez pas de votre maison aujourd’hui.

CÉSAR.

César sortira : les choses qui me menaçaient ne me regardaient jamais que de dos ; quand elles verront le visage de César, elles seront dissipées.

CALPHURNIA.

César, je ne m’en suis jamais tenue aux présages ; cependant ils m’effrayent maintenant. Il y a quelqu’un ici qui, outre les choses que nous avons entendues et vues, raconte de très horribles visions aperçues par la garde. Une lionne a mis bas dans les rues et les tombeaux ont bâillé et livré leurs morts; de farouches guerriers de feu combattaient en rangs et escadrons et bonne forme de guerre, sur les nuages qui répandaient une pluie de sang sur le Capitole; le bruit de la bataille se choquait dans l’air, les chevaux hennissaient et les mourants gémissaient; et les esprits criaient et braillaient à travers les rues. 0 César, ces choses sont au delà de toute habitude, et je les crains !

CÉSAR.

Quelle chose peut être évitée quand la fin en est décidée par les dieux puissants ? Cependant César sortira ; car ces prédictions sont pour le monde en général comme pour César.

CALPHURNIA.

Quand les mendiants meurent, on ne voit pas de comètes; les cieux eux-mêmes signalent par leurs feux la mort des princes.

CÉSAR.

Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort; les braves ne goûtent jamais de la mort qu’une fois. De toutes les merveilles dont j’ai jamais entendu parler, il me semble le plus étrange que les hommes aient peur, vu que la mort, fin nécessaire, viendra quand elle voudra venir.

(Rentre le serviteur.)

Que disent les augures ?

LE SERVITEUR.

Ils ne voudraient pas vous voir sortir aujourd’hui. En arrachant les entrailles d’une victime, ils ne purent trouver un cœur dans l’animal.

CÉSAR.

Les dieux font ceci en honte de la lâcheté : César serait une bête sans cœur, s’il restait à la maison aujourd’hui par peur. Non, César n’y restera pas : le danger sait très bien que César est plus dangereux que lui : nous sommes deux lions mis bas le même jour et moi je suis l’aîné et le plus terrible ; et César sortira.

CALPHURNIA.

Hélas ! mon seigneur, votre sagesse se perd92 en confiance. Ne sortez pas aujourd’hui : appelez ce qui vous garde à la maison ma crainte et non la vôtre. Nous enverrons Marc-Antoine au palais du sénat et il dira que vous n’êtes pas bien aujourd’hui. Laissez-moi, à genoux, triompher en ceci.

CÉSAR.

Marc-Antoine dira que je ne suis pas bien, et pour contenter ton humeur je resterai à la maison.

(entre Décius.)

Voici Décius Brutus, il le leur dira.

DÉCIUS.

César, tout salut, bonjour, digne César : je viens pour vous mener au palais du sénat.

CÉSAR.

Et vous êtes arrivé à un moment très heureux, pour porter mes salutations aux sénateurs et leur dire que je n’irai pas aujourd’hui ; que je ne puis pas, c’est faux; et que je n’ose pas, c’est encore plus faux : je ne veux pas y aller aujourd’ hui, dites-le-leur, Décius.

CALPHURNIA.

Dites qu’il est malade.

CÉSAR.

César enverra-t-il un mensonge ? Ai-je dans mes conquêtes étendu mon bras à ce point d’être effrayé de dire la vérité à des barbes grises ? Décius, allez leur dire que César ne veut pas y aller.

DÉCIUS.

Très puissant César, faites-moi savoir quelque raison, de peur que l’on ne se moque de moi, quand je le leur dirai.

CÉSAR.

La raison est dans ma volonté; je ne veux pas y aller : c’est assez pour satisfaire le sénat. Mais pour votre satisfaction personnelle, parce que je vous aime, je veux vous le faire savoir; Calphurnia ici, mon épouse, me retient à la maison : elle rêva cette nuit qu’elle voyait ma statue qui comme une fontaine à cent tuyaux, versait du sang pur; et beaucoup de Romains joyeux venaient en souriant, et y baignaient leurs mains : elle regarde ces choses comme des avertissements et des présages de maux imminents; et à genoux elle a demandé que je consente à rester à la maison aujourd’hui.

DÉCIUS.

Ce songe est tout à fait mal interprété ; c’était une vision belle et heureuse : votre statue répandant du sang par de nombreux conduits, dans lesquels tant de Romains se baignaient en souriant, signifie que la grande Rome aspirera de vous un sang vivifiant; et les grands hommes se presseront pour en emporter des teintures, des taches, des reliques et un souvenir. Ceci est signifié par le songe de Calphurnia.

CÉSAR.

Et de cette façon vous l’avez bien expliqué.

DÉCIUS.

Oui, quand vous aurez entendu ce que je peux dire : et sachez-le maintenant : le sénat a résolu de donner aujourd’ hui une couronne au puissant César. Si vous faites prévenir 93 les sénateurs que vous ne viendrez pas, leurs intentions peuvent changer. Du reste, ce serait une plaisanterie propre à être rapportée, si quelqu’un disait : « Ajournez le sénat jusqu’à une autre fois, quand la femme de César aura94 de meilleurs songes. » Si César se cache, ne chuchoteront-ils pas : « Hélas ! César a-t-il peur ? » Pardonnez-moi, César; car mon tendre, mon bien tendre amour pour votre fortune m’ordonne de vous dire ceci ; et la raison est subordonnée à mon amour.

CÉSAR.

Comme vos craintes paraissent insensées maintenant, Calphurnia ! J’ai honte d’y avoir cédé. Donnez-moi ma robe, car je veux y aller.

(Entrent PUBLIUS, BRUTUS, LIGARIUS, MÉTELLUS, CASCA, TRÉBONIUS et GINNA.)

Et regardez où Publius vient me chercher.

PUBLIUS.

Bonjour, César.

CÉSAR.

Soyez le bienvenu, Publius. — Quoi ! Brutus, êtes-vous levé de si bonne heure vous aussi ? — Bonjour, Casca. — Caius Ligarius, César ne fut jamais votre ennemi autant que cette même fièvre qui vous a tant fait maigrir 95. — Quelle heure est-il ?

BRUTUS.

César, il est huit heures sonnées.

CÉSAR.

Je vous remercie de vos peines et de vos courtoisies.

(Entre ANTOINE )

Voyez ! Antoine, qui s’amuse tout le long des nuits, est debout malgré cela. — Bonjour, Antoine.

ANTOINE.

Ainsi au très noble César.

CÉSAR.

Ordonnez-leur au dehors de se préparer : je suis à blâmer d’être ainsi attendu. — A vous, Cinna; — à vous, Métellus. — Ah ! Trébonius ! J’ai un entretien d’une heure en réserve pour vous; souvenez-vous de me faire visite aujourd’hui ; soyez auprès de moi, afin que je puisse me souvenir de vous.

TRÉBONIUS.

J’y serai, César : (à part) et je serai si près, que vos meilleurs amis désireront que j’eusse été plus loin.

CÉSAR.

Bons amis, entrez, et goûtez un peu de vin avec moi ; et comme des amis, nous partirons ensemble sur-le-champ.

BRUTUS, à part.

Tout ce qui est semblable n’est pas la même chose 96, ô César, le cœur de Brutus est attristé d’y songer.

(Ils sortent.)