Aller au contenu principal

Jules César : tragédie en cinq actesSOUS LA TENTE DE BRUTUS

Jules César : tragédie en cinq actes
Chapitre 13 / 18

SOUS LA TENTE DE BRUTUS

(Entrent BRUTUS et CASSIUS.)

 

CASSIUS.

Une preuve que vous m’avez fait injure, c’est que vous avez condamné et noté d’infamie Lucius Pella, pour avoir reçu des présents ici des Sardiens; les lettres que j’écrivis en sa faveur, parce que je connaissais cet homme, furent dédaignées.

BRUTUS.

Vous vous êtes fait injure à vous-même, en m’écrivant à ce propos.

CASSIUS.

Dans un moment comme celui-ci, il n’est pas bon de faire attention à la plus petite offense.

BRUTUS.

Laissez-moi vous dire, Cassius, qu’on vous reproche beaucoup d’avoir la main avide, de trafiquer de vos emplois et de les vendre pour de l’or à des gens de peu de mérite.

CASSIUS.

Moi, une main avide ! Vous savez que vous êtes Brutus, vous qui parlez ainsi, ou autrement, par les dieux, cette parole serait votre dernière.

BRUTUS.

Le nom de Cassius couvre cette corruption, c’est Pourquoi le châtiment cache sa tête.

CASSIUS.

Le châtiment !

BRUTUS.

Souvenez-vous de Mars, souvenez-vous des ides de Mars : le sang du grand Jules n’a-t-il pas coulé pour la justice ? Quel scélérat attenta à sa personne, le poignarda, et pas pour autre chose que la justice ? Quoi ! l’un de nous qui avons frappé le premier homme de tout ce monde parce qu’il soutenait des voleurs, un de nous doit-il souiller ses mains par d’infâmes présents, et vendre l’immense espace de nos glorieux honneurs, pour autant de vil métal que la main peut en saisir ? J’aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune, que d’être un pareil Romain.

CASSIUS.

Brutus, ne me poussez pas à bout, je ne le souffrirai pas : vous vous oubliez en m’enfermant dans un cercle; je suis un soldat, moi; je suis plus ancien dans la pratique, et plus capable que vous de poser des conditions.

BRUTUS.

Allons donc ! Il n’en est rien, Cassius.

CASSIUS.

Si.

BRUTUS.

Je vous dis que non.

CASSIUS.

Ne me pressez pas davantage, je m’oublierais moi-même ; prenez garde à votre sûreté, ne me tentez pas davantage.

BRUTUS.

Arrière, homme de rien !

CASSIUS.

Est-ce possible ?

BRUTUS.

Écoutez-moi, car j’ai à vous parler. Dois-je laisser le champ libre à votre téméraire colère ? Serai-je effrayé quand un insensé me regarde fixement ?

CASSIUS.

O dieux, ô dieux ! faut-il que je souffre tout ceci ?

BRUTUS.

Tout ceci ! et bien plus : agitez-vous jusqu’à ce que votre cœur orgueilleux se brise ; allez, montrez à vos serviteurs combien vous êtes emporté, et faites trembler vos esclaves. Faut-il que je m’écarte ? Faut-il que je vous observe ? Faut-il m’arrêter et ramper sous votre humeur irritable ? Par les dieux, vous digérerez le venin de votre colère, dussiez-vous en périr; car à partir de ce jour, je me servirai de vous, comme d’un objet de gaîté, oui, comme d’un spectacle risible, quand vous serez irascible comme une guèpe.

CASSIUS.

En êtes-vous arrivé là ?

BRUTUS.

Vous dites que vous êtes un meilleur soldat : faites-le paraître ; justifiez votre fanfaronnade, et j’en aurai de la joie, car pour ma part je serai content de m’instruire à l’école d’hommes plus capables.

CASSIUS.

Vous me faites injure de toute façon ; vous me faites injure, Brutus ; j’ai dit, un soldat plus ancien, non pas un meilleur. Ai-je dit « meilleur » ?

BRUTUS.

Que vous l’ayez dit, je m’en soucie peu.

CASSIUS.

Quand César vivait, il n’aurait pas osé m’exciter ainsi.

BRUTUS.

Paix, paix ! vous n’auriez pas osé le provoquer.

CASSIUS.

Je n’aurais pas osé !

BRUTUS.

Non.

CASSIUS.

Quoi ! ne pas oser le provoquer !

BRUTUS.

Sur votre vie, vous n’auriez pas osé.

CASSIUS.

Ne présumez pas trop de mon affection : je puis bien faire quelque chose que je regretterais.

BRUTUS.

Vous avez fait des choses que vous devriez regretter. Il n’y a pas à craindre vos menaces, Cassius, car je suis si bien armé dans mon honnêteté, qu’elles passent à côté de moi, comme le vain souffle du vent, que je ne remarque même pas. Je vous avais envoyé demander quelques sommes d’argent, que vous m’avez refusées; car je ne saurais me procurer de l’argent par aucun moyen vil : par le ciel, j’aimerais mieux monnayer mon cœur et faire des drachmes de mon sang, que d’arracher des mains des paysans leur misérable obole, par voie détournée ; je vous ai envoyé demander de l’or pour payer mes légions, vous m’avez refusé; était-ce agir comme Cassius le devait ? Aurais-je ainsi répondu à Caius Cassius ? Quand Marcus Brutus deviendra assez avare pour mettre sous clef ces vils jetons loin de la portée de ses amis, alors préparez, ô dieux, toutes vos foudres pour le mettre en pièces !

CASSIUS.

Je ne vous ai pas refusé.

BRUTUS.

Vous m’avez refusé.

CASSIUS.

Je n’ai pas refusé : ce fut un sot qui rapporta ma réponse. Brutus m’a déchiré le cœur, un ami supporterait les défauts de son ami, mais Brutus fait les miens plus grands qu’ils ne sont.

BRUTUS.

Je ne le faisais pas, avant d’en avoir été la victime.

CASSIUS.

Vous ne m’aimez pas.

BRUTUS.

Je n’aime pas vos défauts.

CASSIUS.

L’œil d’un ami ne saurait voir de tels défauts.

BRUTUS.

Celui d’un flatteur ne les verrait pas, bien qu’ils paraissent aussi énormes que l’Olympe élevé.

CASSIUS.

Venez, Antoine, venez, jeune Octave, vengez-vous sur Cassius seul, car Cassius est fatigué du monde ; détesté par celui qu’il aime ; bravé par son frère ; grondé comme un esclave; tous ses défauts sont observés, enregistrés, appris et repassés par cœur, pour me les jeter aux dents. Oh ! je pourrais pleurer mon esprit par mes yeux ! Voilà mon poignard et voici ma poitrine nue ; au dedans est un cœur plus précieux que la mine de Plutus, et plus riche que l’or : si tu es un Romain, arrache-le ; moi, qui t’ai refusé de l’or, je te donnerai mon cœur : frappe, comme tu as frappé César, car je sais qu’au moment où tu le haïssais le plus, tu l’aimais mieux que jamais tu n’aimas Cassius.

BRUTUS.

Rengainez votre poignard ; fâchez-vous si vous voulez, votre fureur aura pleine carrière; faites ce que vous voudrez, le déshonneur passera pour un caprice d’humeur. O Cassius, vous êtes attelé avec un agneau qui contient la colère comme le silex contient le feu ; frappé avec force, il fait jaillir une étincelle rapide et redevient froid aussitôt.

CASSIUS.

Cassius n’a-t-il vécu que pour être la risée et l’hilarité de son Brutus, alors que le chagrin et le sang mal disposés le tourmentent ?

BRUTUS.

Quand je disais cela, j’étais moi aussi mal disposé.

CASSIUS.

L’avouez-vous autant ? Donnez-moi votre main.

BRUTUS.

Et mon cœur aussi.

CASSIUS.

0 Brutus !

BRUTUS.

Qu’y a-t-il ?

CASSIUS.

N’avez-vous pas assez d’affection pour me supporter quand cette fougueuse humeur que donnée ma mère, fait que je m’oublie ?

BRUTUS.

Oui, Cassius ; et désormais, quand vous serez trop sérieux avec votre Brutus, il pensera que c’est votre mère qui gronde et vous laissera faire.

UN POÈTE, à l’extérieur.

Laissez-moi entrer pour voir les généraux; il y a quelque brouille entre eux, il n’est pas bon qu’ils soient seuls.

LUCILIUS, à l’extérieur.

Vous n’irez pas jusqu’à eux.

LE POÈTE, à l’extérieur.

Il n’y a que la mort pour m’arrêter.

(Entre le poète suivi de LUCILIUS et de TITINIUS.)

CASSIUS.

Eh bien , qu’y a-t-il ?

LE POÈTE.

Quelle honte ! généraux ! que prétendez-vous ? Aimez-vous et soyez amis comme deux hommes semblables devraient l’être; car, j’en suis sûr, j’ai vu plus d’années que vous.

CASSIUS.

Ah ! ah ! comme ce cynique rime misérablement !

BRUTUS.

Va-t’en d’ici, maraud; va-t’en, impertinent individu !

CASSIUS.

Soyez indulgent, Brutus; c’est sa façon d’agir.

BRUTUS.

Je me ferai à son humeur, quand il saura choisir son moment : qu’ont de commun la guerre et ces bouffons ? — Camarade, hors d’ici.

CASSIUS.

Au large, au large, va-t’en !

(Sort le poète.)

BRUTUS.

Lucilius et Titinius, ordonnez aux capitaines de préparer un logement pour leurs compagnies cette nuit.

CASSIUS.

Puis revenez, et amenez-nous Messala immédiatement.

(Sortent LUCILIUS et TITINIUS.)

BRUTUS.

Lucius, une coupe de vin !

CASSIUS.

Je ne croyais pas que vous pussiez être si emporté.

BRUTUS.

0 Cassius, je souffre de beaucoup de maux.

CASSIUS.

Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous faites attention aux maux accidentels.

BRUTUS.

Personne ne supporte mieux le chagrin : Portia est morte.

CASSIUS.

Quoi ! Portia !

BRUTUS.

Elle est morte.

CASSIUS.

Comment ai-je échappé à la mort, quand je vous contrariai ainsi ? O perte douloureuse et cruelle ! De quelle maladie ?

BRUTUS.

L’impatience de mon absence, et le chagrin de ce que le jeune Octave et Marc-Antoine sont devenus si puissants ; car ces fâcheuses nouvelles arrivèrent en même temps que sa mort ; elle en devint folle et pendant l’absence de ses suivantes elle avala du feu.

CASSIUS.

Est-ce ainsi qu’elle mourut ?

BRUTUS.

Ainsi même.

CASSIUS.

0 dieux immortels !

(Entre LUCIUS, avec du vin et des flambeaux.)

BRUTUS.

Ne me parlez plus d’elle. Donne-moi une coupe de vin. Ainsi j’ensevelis toute douleur, Cassius.

(Il boit.)

CASSIUS.

Mon cœur est altéré par cette noble santé. — Remplissez, Lucius, jusqu’à ce que le vin déborde de la coupe; je ne puis boire trop à l’amitié de Brutus.

(Il boit.)

BRUTUS.

Entrez, Titinius !

(LUCIUS sort.)

(Rentre TITINIUS avec MESSALA.)

Soyez le bienvenu, bon Messala. Rangeons-nous autour de ce flambeau ici et mettons en question les nécessités de notre position.

CASSIUS.

Portia, es-tu partie ?

BRUTUS.

Pas davantage, je vous en prie. — Messala, j’ai reçu ici des lettres qui m’annoncent que le jeune Octave et Marc-Antoine descendent sur nous avec une puissante armée, et dirigent leur expédition du côté de Philippes.

MESSALA.

Moi-même, j’ai reçu des lettres de la même teneur.

BRUTUS.

Que disent-elles de plus ?

MESSALA.

Que par proscription et par mise hors la loi, Octave, Antoine et Lépide ont fait mourir cent sénateurs.

BRUTUS.

Sur ce point nos lettres ne s’accordent pas bien ; les miennes parlent de soixante-dix sénateurs qui moururent par le fait de leur proscription ; de ce nombre serait Cicéron.

CASSIUS.

Cicéron !

MESSALA.

Cicéron est mort, et par cet ordre de proscription. Aviez-vous reçu des lettres de votre épouse, seigneur ?

BRUTUS.

Non, Messala.

MESSALA.

On ne dit rien d’elle dans vos lettres ?

BRUTUS.

Rien, Messala.

MESSALA.

C’est étrange, il me semble.

BRUTUS.

Pourquoi me demandez-vous cela ? les vôtres en parlent-elles ?

MESSALA.

Non, seigneur.

BRUTUS.

Voyons, si vous êtes un Romain, dites-moi la vérité.

MESSALA.

Alors, supportez en Romain la vérité que je vais vous dire; car elle est morte certainement, et d’une étrange manière.

BRUTUS.

Eh bien, adieu, Portia ! Il nous faut mourir, Messala : en réfléchissant qu’elle devait mourir un jour, j’ai le courage de supporter sa mort maintenant.

MESSALA.

C’est ainsi que les grands hommes devraient supporter les grandes pertes.

CASSIUS.

J’ai d’aussi belles théories que vous à ce sujet; mais ma nature ne pourrait le supporter ainsi.

BRUTUS.

Eh bien, à notre oeuvre vivante126. Que pensez-vous de marcher sur Philippes tout de suite ?

CASSIUS.

Je ne crois pas que ce soit bon.

BRUTUS.

Vos raisons ?

CASSIUS.

Les voici : il vaut mieux que l’ennemi nous cherche : ainsi il usera ses moyens, fatiguera ses soldats, et se nuira à lui-même; tandis que nous, en restant tranquilles, nous serons reposés, agiles et pleins de vigueur.

BRUTUS.

Les bonnes raisons doivent nécessairement céder le pas aux meilleures. Les peuples entre Philippes et ce pays-ci n’ont pour nous qu’une amitié forcée, car ils ne nous ont donné des subsides qu’à contre-cœur; l’ennemi, en traversant leur pays, augmentera son nomhre ; il arrivera rafraîchi, renforcé et plein de courage; et nous le priverons de cet avantage, si nous le rencontrons à Philippes avec ces peuples derrière nous.

CASSIUS.

Écoutez-moi, bon frère.

BRUTUS.

Pardonnez-moi. Vous devez remarquer d’ailleurs que nous avons tiré toutes les ressources possibles de nos amis; nos légions sont au complet, notre cause est mûre ; l’ennemi augmente chaque jour ; parvenus à notre apogée, nous sommes prêts à décliner. Il y a dans les affaires des hommes une sorte de marée qui, quand on en profite à l’heure du flux, conduit à la fortune; la marée manquée, tout le voyage de la vie se resserre dans les écueils et les malheurs. Nous flottons maintenant en pleine mer; et nous devons prendre le courant quand il nous seconde, ou perdre nos chances.

CASSIUS.

Eh bien, selon votre volonté, marchons : nous nous avancerons et nous irons les rencontrer à Philippes.

BRUTUS.

Les ténèbres de la nuit ont grandi pendant notre entretien, et la nature doit obéir à la nécessité; nous lui accorderons seulement un peu de repos. N’y a-t-il plus rien à ajouter ?

CASSIUS.

Non, rien. Bonne nuit : nous nous lèverons demain matin de bonne heure, et nous partirons.

BRUTUS.

Lucius, ma robe ! Adieu, bon Messala. — Bonne nuit, Titinius ; — noble, noble Cassius, bonne nuit, et bon repos !

CASSIUS.

0 mon cher frère ! nous avons mal commencé la nuit : qu’il ne survienne jamais de pareille division entre nos cœurs ! Que cela ne soit pas, Brutus.

BRUTUS.

Tout est bien.

CASSIUS.

Bonne nuit, seigneur.

BRUTUS.

Bonne nuit, bon frère.

TITINIUS, MESSALA.

Bonne nuit, seigneur Brutus.

BRUTUS.

Adieu à tous.

(Sortent CASSIUS, TITINIUS et MESSALA.)

(Rentre LUCIUS, avec la robe.)

Donne-moi la robe. Où est ton instrument ?

LUCIUS.

Ici dans la tente.

BRUTUS.

Quoi ! tu parles en dormant ? Pauvre garçon, je ne te blâme pas; tu es fatigué d’avoir veillé. Appelle Claudius et quelques autres de mes hommes, je veux qu’ils couchent sur des coussins, dans ma tente.

LUCIUS.

Varron et Claudius !

(Entrent VARRON et CLAUDIUS.)

VARRON.

Mon seigneur appelle ?

BRUTUS.

Je vous prie, messieurs, de venir dormir dans ma tente; il se peut que je vous fasse lever tout à l’heure, pour quelque affaire avec mon frère Cassius.

VARRON.

Si vous voulez, nous resterons debout, et nous attendrons en veillant votre bon plaisir.

BRUTUS.

Non, je ne le veux pas; couchez-vous, mes bons amis : il peut se faire que je change d’avis. — Regarde, Lucius, voici le livre que je cherchais ; je l’avais mis dans la poche de ma robe.

(VARRON et CLAUDIUS se couchent.)

LUCIUS.

J’étais sûr que votre seigneurie ne me l’avait pas donné.

BRUTUS.

Sois indulgent pour moi, mon brave, je suis très oublieux. Peux-tu soulever un instant tes yeux appesantis, et jouer sur ton instrument une mesure ou deux ?

LUCIUS.

Oui, seigneur, si cela vous fait plaisir.

BRUTUS.

Cela me ferait plaisir : je te dérange trop, mais tu es de bonne volonté.

LUCIUS.

C’est mon devoir, seigneur.

BRUTUS.

Je ne devrais pas demander l’accomplissement de ton devoir au delà de tes forces; je sais que la jeunesse désire le temps du repos.

LUCIUS.

J’ai déjà dormi, seigneur.

BRUTUS.

Tu as bien fait, et tu dormiras encore ; je ne veux pas te retenir longtemps ; si je vis, je serai bon pour toi.

(Musique et chanson, vers la fin de laquelle LUCIUS s’endort.)

C’est un air endormant. O sommeil meurtrier, as-tu jeté ta massue de plomb sur mon serviteur qui te faisait de la musique ? — Aimable garçon, bonne nuit ; je ne veux pas te faire le tort de te réveiller; si tu inclines la tête, tu vas briser ton instrument ; je vais te l’enlever; et bonne nuit, mon enfant. Voyons, voyons; la feuille n’est-elle pas pliée à l’endroit où j’ai cessé de lire ? La voici, je pense.

(Entre le fantôme de CÉSAR.)

Comme ce flambeau brûle mal ! ah ! qui vient ici ? je pense que c’est la faiblesse de mes yeux qui donne forme à cette prodigieuse apparition. Elle vient sur moi. Es-tu quelque chose ? Es-tu un dieu, un bon génie, ou un démon, toi, qui glaces mon sang et fais dresser mes cheveux ? Dis-moi ce que tu es.

LE FANTÔME.

Ton mauvais génie, Brutus.

BRUTUS.

Pourquoi viens-tu ?

LE FANTÔME.

Pour te dire que tu me verras à Philippes.

BRUTUS.

Bien : je te verrai donc de nouveau ?

LE FANTÔME.

Oui, à Philippes.

BRUTUS.

Eh bien, je te verrai à Philippes, alors.

(Le fantôme s’évanouit.)

Maintenant que j’ai repris cœur, tu t’évanouis : mauvais génie, je voudrais te retenir encore pour causer avec toi. Garçon ! Lucius ! Varron ! Claudius ! Messieurs, réveillez-vous ! Claudius !

LUCIUS.

Les cordes, seigneur, sont fausses.

BRUTUS.

Il croit toujours être à son instrument. Lucius, debout !

LUCIUS.

Seigneur ?

BRUTUS.

Rêvais-tu, Lucius, que tu criais ainsi ?

LUCIUS.

Seigneur, je ne sais pas si j’ai crié.

BRUTUS.

Oui, tu as crié; as-tu vu quelque chose ?

LUCIUS.

Rien, seigneur.

BRUTUS.

Rendors-toi, Lucius. Coquin de Claudius !

(A Varron.)

Et toi, ami, debout !

VARRON.

Seigneur ?

CLAUDIUS.

Seigneur ?

BRUTUS.

Pourquoi avez-vous ainsi crié, messieurs, dans votre sommeil ?

VARRON, CLAUDIUS.

Avons-nous crié, seigneur ?

BRUTUS,

Oui; avez-vous vu quelque chose ?

VARRON.

Non, seigneur, je n’ai rien vu.

CLAUDIUS.

Ni moi, seigneur.

BRUTUS.

Allez présenter mes salutations à mon frère Cassius, dites-lui de mettre ses armées en marche de bonne heure, et nous le suivrons.

VARRON, CLAUDIUS.

Cela sera exécuté, seigneur.

(Ils sortent.)

e0141244_i0011.jpg