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Le Mariage de FigaroScène II

Le Mariage de Figaro
Chapitre 19 / 90

Scène II

FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE, assise.
Suzanne.

Mon cher ami, viens donc ! Madame est dans une impatience !…

Figaro.

Et toi, ma petite Suzanne ? — Madame n’en doit prendre aucune. Au fait, de quoi s’agit-il ? d’une misère. Monsieur le comte trouve notre jeune femme aimable, il voudrait en faire sa maîtresse ; et c’est bien naturel.

Suzanne.

Naturel ?

Figaro.

Puis il m’a nommé courrier de dépêches, et Suzon conseiller d’ambassade. Il n’y a pas là d’étourderie.

Suzanne.

Tu finiras ?

Figaro.

Et parce que ma Suzanne, ma fiancée, n’accepte pas le diplôme, il va favoriser les vues de Marceline : quoi de plus simple encore ? Se venger de ceux qui nuisent à nos projets en renversant les leurs, c’est ce que chacun fait, c’est ce que nous allons faire nous-mêmes. Eh bien, voilà tout, pourtant.

La Comtesse.

Pouvez-vous, Figaro, traiter si légèrement un dessein qui nous coûte à tous le bonheur ?

Figaro.

Qui dit cela, madame ?

Suzanne.

Au lieu de t’affliger de nos chagrins…

Figaro.

N’est-ce pas assez que je m’en occupe ? Or, pour agir aussi méthodiquement que lui, tempérons d’abord son ardeur de nos possessions, en l’inquiétant sur les siennes.

La Comtesse.

C’est bien dit ; mais comment ?

Figaro.

C’est déjà fait, madame ; un faux avis donné sur vous…

La Comtesse.

Sur moi ? la tête vous tourne !

Figaro.

Oh ! c’est à lui qu’elle doit tourner.

La Comtesse.

Un homme aussi jaloux !…

Figaro.

Tant mieux ! pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu’un peu leur fouetter le sang : c’est ce que les femmes entendent si bien ! Puis, les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d’intrigue on les mène où l’on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Basile un billet inconnu, lequel avertit monseigneur qu’un galant doit chercher à vous voir aujourd’hui pendant le bal.

La Comtesse.

Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d’une femme d’honneur !…

Figaro.

Il y en a peu, madame, avec qui je l’eusse osé, crainte de rencontrer juste.

La Comtesse.

Il faudra que je l’en remercie !

Figaro.

Mais dites-moi s’il n’est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux de la journée, de façon qu’il passe à rôder, à jurer après sa dame, le temps qu’il destinait à se complaire avec la nôtre ! Il est déjà tout dérouté : galopera-t-il celle-ci ? surveillera-t-il celle-là ? Dans son trouble d’esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine, et force un lièvre qui n’en peut mais. L’heure du mariage arrive en poste ; il n’aura pas pris de parti contre, et jamais il n’osera s’y opposer devant madame.

Suzanne.

Non ; mais Marceline, le bel esprit, osera le faire, elle.

Figaro.

Brrrr. Cela m’inquiète bien, ma foi ! Tu feras dire à monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin.

Suzanne.

Tu comptes sur celui-là ?

Figaro.

Oh ! dame, écoutez donc ; les gens qui ne veulent rien faire de rien n’avancent rien, et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.

Suzanne.

Il est joli !

La Comtesse.

Comme son idée : vous consentiriez qu’elle s’y rendît ?

Figaro.

Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu’un : surpris par nous au rendez-vous, le comte pourra-t-il s’en dédire ?

Suzanne.

À qui mes habits ?

Figaro.

Chérubin.

La Comtesse.

Il est parti.

Figaro.

Non pas pour moi ; veut-on me laisser faire ?

Suzanne.

On peut s’en fier à lui pour mener une intrigue.

Figaro.

Deux, trois, quatre à la fois ; bien embrouillées, qui se croisent. J’étais né pour être courtisan.

Suzanne.

On dit que c’est un métier si difficile !

Figaro.

Recevoir, prendre, et demander : voilà le secret en trois mots.

La Comtesse.

Il a tant d’assurance qu’il finit par m’en inspirer.

Figaro.

C’est mon dessein.

Suzanne.

Tu disais donc…

Figaro.

Que, pendant l’absence de monseigneur, je vais vous envoyer le Chérubin : coiffez-le, habillez-le ; je le renferme et l’endoctrine ; et puis dansez, monseigneur.

(Il sort.)