Aller au contenu principal

Le Mariage de FigaroScène I

Le Mariage de Figaro
Chapitre 58 / 90

Scène I

FIGARO, SUZANNE.
Figaro, la tenant à bras le corps.

Eh bien ! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mère ! Malgré sa répugnance, il l’épouse, et ton bourru d’oncle est bridé ; il n’y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.

Suzanne.

As-tu rien vu de plus étrange ?

Figaro.

Ou plutôt d’aussi gai. Nous ne voulions qu’une dot arrachée à l’Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une furie ! tout cela s’est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier, j’étais comme seul au monde, et voilà que j’ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés, mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.

Suzanne.

Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n’est pourtant arrivée !

Figaro.

Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde ; on travaille, on projette, on arrange d’un côté ; la fortune accomplit de l’autre : et, depuis l’affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l’aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu’on nomme Amour…

(Il la reprend tendrement à bras le corps.)
Suzanne.

Ah ! c’est le seul qui m’intéresse !

Figaro.

Permets donc que, prenant l’emploi de la Folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte ; et nous voilà logés pour la vie.

Suzanne, riant.

L’Amour et toi ?

Figaro.

Moi et l’Amour.

Suzanne.

Et vous ne chercherez pas d’autre gîte ?

Figaro.

Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de galants…

Suzanne.

Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.

Figaro.

Ma vérité la plus vraie !

Suzanne.

Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?

Figaro.

Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands : cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.

Suzanne.

J’aime ta joie, parce qu’elle est folle ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.

Figaro.

Ou plutôt n’en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.

Suzanne.

Tu ne veux donc plus qu’il ait lieu ?

Figaro.

Si vous m’aimez, Suzon, votre parole d’honneur sur ce point : qu’il s’y morfonde, et c’est sa punition.

Suzanne.

Il m’en a plus coûté de l’accorder que je n’ai de peine à le rompre : il n’en sera plus question.

Figaro.

Ta bonne vérité ?

Suzanne.

Je ne suis pas comme vous autres savants, moi ; je n’en ai qu’une.

Figaro.

Et tu m’aimeras un peu ?

Suzanne.

Beaucoup.

Figaro.

Ce n’est guère.

Suzanne.

Et comment ?

Figaro.

En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.

Suzanne.

Je n’entends pas toutes ces finesses, mais je n’aimerai que mon mari.

Figaro.

Tiens parole, et tu feras une belle exception à l’usage.

(Il veut l’embrasser.)