Les contemplations. Aujourd'hui — IX
IX
Comment naît un peuple ? Mystère !
A de certains moments, tout bruit
A disparu ; toute la terre
Semble une plaine de la nuit. ;
Toute lueur s’est éclipsée ;
Pas de verbe, pas de pensée,
Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
Pas un œil n’ouvre ses paupières... –
Le désert blême est plein de pierres,
Ézéchiel ! Ézéchiel !
Mais un vent sort des cieux sans bornes,
Grondant comme les grandes eaux,
Et souffle sur ces pierres mornes,
Et de ces pierres fait des os ;
Ces os frémissent, tas sonore ;
Et le vent souffle, et souffle encore
Et de ces os il fait des hommes,
Et nous nous levons et nous sommes,
Et ce vent, c’est la liberté !
Ainsi s’accomplit la genèse
Du grand rien d’où naît le grand tout.
Dieu pensif dit : Je suis bien aise
Que ce qui gisait soit debout.
Le néant dit : J’étais souffrance ;
La douleur dit : Je suis la France !
O formidable vision !
Ainsi tombe le noir suaire ;
Le désert dévient ossuaire,
Et l’ossuaire nation.