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Les contemplations. Aujourd'huiVI

Les contemplations. Aujourd'hui
Chapitre 112 / 115

VI

Je ne puis plus reprendre aujourd’hui dans la plaine

Mon sentier d’autrefois qui descend vers la Seine ;

Je ne puis plus aller où j’allais ; je ne puis,

Pareil à la laveuse assise au bord du puits,

Que m’accouder au mur de l’éternel abîme ;

Paris m’est éclipsé par l’énorme Solime ;

La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,

C’est l’ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,

Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;

Et je vois sur mon front un panthéon d’étoiles ;

Si j’appelle Rouen, Villequier, Caudebec,

Toute l’ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !

Et, si je pars, m’arrête à la première lieue,

Et me dit : Tourne-toi vers l’immensité bleue !

Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.

Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !

A quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?

Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?

Où vas-tu de la sorte et machinalement ?

O songeur ! penche-toi sur l’être et l’élément !

Ecoute la rumeur des âmes dans les ondes !

Contemple, s’il te faut de la cendre, les mondes ;

Cherche au moins la poussière immense, si tu veux

Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,

Et regarde, en dehors de ton propre martyre,

Le grand néant, si c’est le néant qui t’attire !

Sois tout à ces soleils où tu remonteras !

Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,

O proscrit de l’azur, vers les astres patries !

Revois-y refleurir tes aurores flétries ;

Deviens le grand œil fixe ouvert sur le grand tout.

Penche-toi sur l’énigme où l’être se dissout,

Sur tout ce qui naît, vit, marche, s’éteint, succombe,

Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !

Mais mon cœur toujours saigne et du même côté.

C’est en vain que les cieux, les nuits, l’éternité, ?

Veulent distraire une âme et calmer un atome.

Tout l’éblouissement des lumières du dôme

M’ôte-t-il une larme ? Ah ! l’étendue a beau

Me parler, me montrer l’universel tombeau,

Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;

J’écoute, et je reviens à la douce endormie.